Le sort réser­vé aux nom­breux docu­ments qui cir­culent dans les ins­ti­tu­tions médico-sociales est pour le moins variable. Le titre a son impor­tance, l’image qui s’y trouve par­fois asso­ciée en a tout autant. Les affiches de deux DVD ont ain­si d’emblée rete­nu mon atten­tion. Un second temps s’impose néan­moins pour com­prendre.
Pascal Oddo

Affiche du film de Mariana Otero, À ciel ouvert.
Affiche du film de Céline Thiou, Sales gosses

À CIEL OUVERT

Le film
Sorti en 2014, À ciel ouvert est un docu­men­taire de Mariana Otero, fil­mé au Courtil, ins­ti­tut thé­ra­peu­tique et médico-éducatif situé en Belgique, accueillant des enfants et des ado­les­cents ayant des dif­fi­cul­tés qui relèvent d’une souf­france psy­chique, sans défi­cience intel­lec­tuelle, que l’éducation seule ne peut solu­tion­ner. Soins, accom­pa­gne­ment et trai­te­ment sont dis­pen­sés dans l’établissement par des inter­ve­nants spé­cia­li­sés.

Mariana Otero Comprendre l’é­nigme de la folie
Mariana Otero a reçu de nom­breux prix pour ses docu­men­taires. Avant de com­men­cer À ciel ouvert, elle sou­hai­tait com­prendre quelque chose à la folie. Elle a visi­té pour cela de nom­breuses ins­ti­tu­tions et décou­vert par hasard le Courtil. C’est cette ins­ti­tu­tion qu’elle a rete­nue car les inter­ve­nants ne consi­dé­raient pas les enfants en souf­france psy­chique comme des han­di­ca­pés à qui il manque quelque chose mais plu­tôt comme autant d’é­nigmes — des sujets avec une struc­ture men­tale sin­gu­lière, c’est-à-dire une manière ori­gi­nale de se per­ce­voir eux-mêmes, de pen­ser le monde et le rap­port à l’autre.
Mariana Otero ne sou­hai­tait pas faire un film didac­tique. Elle vou­lait gar­der la notion d’ex­pé­rience et ne pas la trans­for­mer en leçon. « Plutôt que de don­ner des expli­ca­tions, l’essentiel pour moi était de faire vivre au spec­ta­teur l’expérience de la com­pré­hen­sion, c’est-à-dire aus­si l’émergence d’un regard. »

Le titre
« 
À ciel ouvert » est emprun­té à l’ex­pres­sion du Dr Lacan, « Inconscient à ciel ouvert », reprise au début du tour­nage par un inter­ve­nant pour expli­quer à Mariana Otero une par­ti­cu­la­ri­té des enfants accueillis dans cette ins­ti­tu­tion. C’est une façon de sou­li­gner l’absence de refou­le­ment dans la folie. Ce titre indique l’a­bou­tis­se­ment d’une expé­rience — la com­pré­hen­sion de la psy­chose par la réa­li­sa­trice. Cela ren­voie éga­le­ment à la volon­té de l’ins­ti­tu­tion à ouvrir ses portes, notam­ment celles des réunions cli­niques.

L’affiche  Le regard sin­gu­lier d’un enfant cher­cheur
Au pre­mier plan, nous voyons une enfant sur un fond de ciel déga­gé. Cette enfant, sur­prise par la camé­ra dans un moment de son quo­ti­dien, expé­ri­mente une nou­velle pers­pec­tive sur le monde qui l’en­toure — ne voir que d’un œil. C’est donc une enfant au tra­vail, occu­pée par sa recherche. La ques­tion du regard est cen­trale ici chez Mariana Otero.
Le début du tour­nage s’est avé­ré très dérou­tant pour la réa­li­sa­trice car elle s’est heur­tée à une double incom­pré­hen­sion. Elle était dérou­tée par les com­por­te­ments des enfants, ain­si que par leurs dis­cours. Et le tra­vail des inter­ve­nants lui sem­blait mys­té­rieux. Dans l’a­te­lier musique, par exemple : « Je voyais bien qu’ils n’apprenaient pas à faire de la musique, que là n’était pas l’objectif, mais quel était-il ? Cette sen­sa­tion de regar­der et de ne pas arri­ver à voir, d’observer sans arri­ver à sai­sir les enjeux, ni ceux des enfants, ni ceux des adultes, était très per­tur­bante. » Ce n’est que peu à peu, en par­ti­cu­lier lors des réunions de tra­vail, que quelque chose s’est dévoi­lé, « comme la décou­verte d’un ter­ri­toire incon­nu, celui de la folie. »
Au bout de quelques semaines, le tour­nage prend forme. Il ne s’a­gi­ra pas d’un film didac­tique, mais plu­tôt d’une ten­ta­tive de « faire vivre au spec­ta­teur cette incroyable expé­rience de des­sille­ment du regard que je venais moi-même de vivre. […] Le film ne pou­vait pas faire l’économie du temps — le temps de l’interrogation d’abord, puis celui de la décou­verte et enfin celui de la com­pré­hen­sion. »
Nous avons donc sur l’affiche deux regards sin­gu­liers  — le regard de l’enfant qui cherche à appré­hen­der le monde et celui de la réa­li­sa­trice qui désire mieux com­prendre la folie, et tente de nous faire par­ta­ger ce qu’elle com­mence à aper­ce­voir au-delà des appa­rences. Cette com­pré­hen­sion néces­site l’a­ban­don de tout savoir pré­éta­bli, de tout pré­ju­gé, afin de sai­sir à tra­vers la camé­ra ce tra­vail de recherche par l’en­fant de solu­tions recon­nues par les inter­ve­nants.

SALES GOSSES

Le film
Sale gosses est un docu­men­taire de Céline Thiou sor­ti en 2016, fil­mé à l’ITEP des Aubrys, éta­blis­se­ment situé en Champagne. La mis­sion de l’é­ta­blis­se­ment est d’accueillir des enfants, ado­les­cents ou jeunes adultes avec des dif­fi­cul­tés psy­cho­lo­giques s’ex­pri­mant par des troubles du com­por­te­ment, les­quels per­turbent gra­ve­ment leur socia­li­sa­tion et leur accès à la sco­la­ri­té et à l’apprentissage.

Céline Thiou — Rentrer dans la norme
Céline Thiou, comé­dienne et met­teur en scène de théâtre,réalise son pre­mier film docu­men­taire en 2002. Suivront huit autres docu­men­taires par­mi les­quels Signer la vie1)France 3, 2011, pri­mé au fes­ti­val Filmer le tra­vail. et Sales Gosses2)France 3, Public Sénat, 2016.. Ce qui l’in­té­resse lors­qu’elle réa­lise des films, c’est « le rap­port à la norme » de cer­tains sujets et leur « résis­tance » à s’ins­crire dans cette norme. L’occasion s’est pré­sen­tée à elle de visi­ter l’ITEP3)Institut thé­ra­peu­tique édu­ca­tif et péda­go­gique. des Aubrys. Sans pos­ture d’autorité, elle a impo­sé néan­moins beau­coup de règles durant le tour­nage — ne pas regar­der la camé­ra, ne pas lui dire bon­jour lors­qu’elle tour­nait, ne pas tou­cher son maté­riel sans auto­ri­sa­tion, etc. Son inté­rêt se porte donc sur des enfants qui ne consentent pas à se plier aux normes, avec pour objec­tif de « les remettre dans la norme, de faire en sorte qu’ils soient capables de se tenir dans une classe, de lever la main pour prendre la parole et d’acquérir tous les com­por­te­ments néces­saires à la vie col­lec­tive. »

Le titre
Céline Thiou a choi­si avant le tour­nage pour titre de son film Sales Gosses. Sans guille­mets. C’est dans un deuxième temps qu’elle l’a sou­mis aux jeunes. De l’aveu même de la réa­li­sa­trice, ils se sont tous spon­ta­né­ment oppo­sés à se voir éti­que­tés de la sorte : « […] dans leur tête, c’était un titre méchant. Mais comme je n’arrêtais pas de les appe­ler comme ça affec­tueu­se­ment, en rigo­lant, ils ont fina­le­ment été d’accord ». Dans un troi­sième temps, à la fin du tour­nage, Céline Thiou a main­te­nu son choix.

L’affiche — Enfants indif­fé­ren­ciés & enfant seul 
Nous per­ce­vons un groupe d’en­fants avec en toile de fond un des­sin où domine le bleu. Ces enfants expriment une même joie de vivre. Leurs regards fixent un même point. Invisible. Leurs corps en mou­ve­ment ont une posi­tion ana­logue, comme si cha­cun était garant de l’autre, devant une ligne qu’il ne faut appa­rem­ment pas fran­chir. Leurs maillots iden­tiques indiquent qu’ils font par­tie de la même équipe de rug­by. Sous le titre SALES GOSSES, il y a donc un groupe d’en­fants syn­chro­ni­sés, indif­fé­ren­ciés, par­ta­geant un moment de vie intense dans le res­pect des règles. Pour la réa­li­sa­trice, cette pho­to de l’af­fiche où « ils sont beaux et sou­riants », scande le titre : « […] c’est avec un sou­rire, que le titre doit être pro­non­cé, sui­vi d’un clin d’oeil. »
Ce contraste entre le titre et la pho­to est donc sai­sis­sant et fait res­sor­tir une autre signi­fi­ca­tion — l’a­bou­tis­se­ment d’une méta­mor­phose. Mais en arrière-plan, un des­sin d’en­fant —, œuvre pro­bable d’un enfant de l’é­ta­blis­se­ment cher­chant à rendre compte de sa sub­jec­ti­vi­té — laisse trans­pa­raîrte un ordre strict, matrice et moteur, semble-t-il, de cette trans­for­ma­tion. Cette fois, le cli­mat semble moins tem­pé­ré. L’enfant s’est repré­sen­té devant un bâti­ment, au milieu de com­man­de­ments et de codes sociaux, avec pour maître-mot, le res­pect (peut-être le point invi­sible sur lequel se porte le regard des enfants et qui leur sert de bous­sole). Son espace vital est mini­mal, coin­cé entre des auto-injonctions de telle sorte qu’il ne peut se tenir que debout et guin­dé. Nous avons donc sur l’af­fiche deux mes­sages expli­cites. D’une part, l’a­bou­tis­se­ment du tra­vail dans cet ITEP — tous peuvent deve­nir beaux et sou­riants ; ils sont tout à fait en mesure de ren­trer dans la norme. D’autre part, ce résul­tat affi­ché ne peut abou­tir qu’en en pas­sant par l’ins­tau­ra­tion d’un ordre strict et l’ap­pli­ca­tion d’une pra­tique de dres­sage. L’auteur du des­sin ain­si que l’en­fant inter­viewé lors du tour­nage l’ont d’ailleurs bien com­pris.

Pascal Oddo
Nantes — novembre 2017

Print Friendly, PDF & Email

Références   [ + ]

1.France 3, 2011, pri­mé au fes­ti­val Filmer le tra­vail.
2.France 3, Public Sénat, 2016.
3.Institut thé­ra­peu­tique édu­ca­tif et péda­go­gique.