À l’i­ni­tia­tive de la Compagnie Science 89, deux soi­rées hom­mage à Armand Gatti auront lieu au cours de ce mois de novembre 2017. La pre­mière, le lun­di 27 novembre à 20h30 à la Salle Vasse — 18, rue Colbert, Nantes ; la seconde, deux jours plus tard, le mer­cre­di 29 novembre à 20h30 au Théâtre Icare — 24, rue des Halles, Saint-Nazaire.
Françoise Thyrion, co-directrice artis­tique de la Compagnie avec Michel Valmer, nous évoque sa ren­contre, son com­pa­gnon­nage aux côtés de Gatti et la révo­lu­tion qu’il a engen­drée dans son cœur. 

Armand Dante Sauveur Gatti n’a ces­sé de nous par­ler de demain en dénouant notre his­toire et en don­nant leur iden­ti­té propre à chaque femme, chaque homme, chaque ani­mal, chaque âme errante qu’il croi­sait. Rien de plus juste que ce titre qu’il don­na à son œuvre majeure « La Parole errante ».
Tel un Dieu/Lucifer éclai­rant les ténèbres de l’hu­ma­ni­té, il cher­chait déses­pé­ré­ment en elle, le soleil.

Certes le che­min, que Gatti pro­po­sait d’emprunter avec lui, était escar­pé, contrai­gnant, déchi­rant, contra­dic­toire, bri­co­lé, acci­den­té, car il nous met­tait en face de nos propres para­doxes.
Il écri­vait la petite his­toire de cha­cun en regard de la grande his­toire de l’u­ni­vers. Et la grande his­toire de l’u­ni­vers avance en se ratu­rant, voire en se gom­mant, voire en oubliant les droits les plus fon­da­men­taux des humains.
Il par­ve­nait à extraire de sa poé­sie les secrets les plus intimes (les bons comme les mau­vais) et vous inti­mait géné­reu­se­ment l’ordre d’être un héros du pré­sent avec lui et cette curieuse et unique force a fou­droyé mon exis­tence entière…

Photo d'Armand Gatti

Armand Gatti — pho­to : Valérie Kerleau

J’ai eu la chance de tra­ver­ser l’a­près 68 avec lui et ce fut pour moi une renais­sance poé­tique et lit­té­raire.
On ne res­sort pas indemne d’un com­pa­gnon­nage avec ce grand escogriffe-là !
Je me sou­viens pré­ci­sé­ment de la pre­mière fois où je l’ai vu. Il balayait avec méti­cu­lo­si­té le pla­teau du théâtre, où nous allions pré­sen­ter une de ses oeuvres, La Cigogne.
Savait-il lui-même que ce geste sym­bo­lique héri­té de son père était le sym­bole même de toute son œuvre, car il balayait les pous­sières d’un vieux théâtre et d’une écri­ture théâ­trale qui se com­plai­sait dans son écri­ture pas­sée.

Gatti reste un écri­vain de théâtre majeur en son genre, car son écri­ture théâ­trale a révo­lu­tion­né tout le théâtre de la seconde moi­tié du ving­tième siècle cher­chant et trou­vant ses per­son­nages dans la rue, les trans­cen­dant dans des aven­tures uni­ver­selles, les trans­for­mant en témoins his­to­riques de leur propre siècle.
Tous les hommes, toutes les femmes et même les ani­maux qu’il croise et qu’il aime deviennent les héros de ses pièces au-delà d’eux-mêmes, et sou­vent sans s’en aper­ce­voir : Mathilde U., Théophile V., Teresa Brown, Nestor Makhno, Buenaventura Durruti, Rosa Luxembourg, Tomiko San, Patricia Hearst, le Chat Guérillero, le Canard Sauvage de Saint-Nazaire, le chien Pinpin du Brabant Wallon, l’é­pouse de Franco ou Dolorès Ibarruri, etc. Je ne parle que de ceux que j’ai côtoyés ou inter­pré­tés.

Gatti s’est posé à Bruxelles en 1971. Il décou­vrait cette future capi­tale de l’Europe, cos­mo­po­lite, où tant d’u­to­pies poé­tiques s’é­taient exi­lées de Victor Hugo à Bakounine et bien d’autres.
La Belgique, terre de silence et pays du poète que Gatti véné­rait — Henri Michaux.
J’allais vivre six ans dans la tri­bu Gatti, sous le pseu­do­nyme de Nini de Rimini (en réfé­rence à Francesca de Rimini, per­son­nage de la Divine Comédie d’un autre Dante), et dans cette Belgique schi­zo­phrène, divi­sée en deux par la civi­li­sa­tion, par la langue et par la reli­gion, Gatti allait trou­ver le moyen de sou­le­ver le cou­vercle de cette boîte de Pandore fer­mée à jamais par les gar­diens des bonnes manières et des conve­nances bour­geoises.

Sur le champ de bataille de Waterloo dure­ment refer­mé depuis 1915 où les Habsbourg, les Russes, les Hollandais les Anglais et les Prussiens avaient assas­si­né les idéaux de la Révolution fran­çaise, Gatti allait ima­gi­ner l’arche d’Adelin et réveiller l’âme des pay­sans chas­sés des terres wal­lonnes par le plan du Commissaire à l’Agriculture, Mansholt.
Tout comme à par­tir des sou­ve­nirs dou­lou­reux des exi­lés anar­chistes, com­mu­nistes et fas­cistes de la révo­lu­tion espa­gnole de 36 et des armées amé­ri­caines de 45 qui avaient dévas­té la Belgique, Gatti, dans La Colonne Durruti, par les voix d’une colonne d’é­tu­diants en théâtre allait don­ner la parole aux idéaux per­dus de la Commune de Paris, à l’Utopie des pay­sans de Makhno, aux res­ca­pés des bri­gades inter­na­tio­nales et à l’é­qui­pée anarcho-syndicaliste de la Colonne Durruti venue se fra­cas­ser aux portes de Madrid pen­dant la Révolution espa­gnole.

Je me sou­viens de cette chan­son que nous chan­tions dans L’Arche d’Adelin, ins­pi­rée des tra­vaux de l’an­ti­psy­chia­trie.

Adelin ne sait pas qu’il sait
et il ne sait pas que Louise ne sait pas
Louise ne sait pas qu’elle ne sait pas
et elle ne sait pas
qu’Adelin ne sait qu’il sait
et qu’il ne sait pas que Louise ne sait pas
Adelin et Louise n’ont aucun pro­blème….

Me res­tent de Gatti des phrases énigmes qui me pour­suivent à jamais et aux­quelles je ne trou­ve­rai jamais de réponse.

Nous sommes les enfants des mass-media.
Qui s’a­dresse à qui ?
Voulez-vous être Dieu avec moi ?
Un spec­tacle sans spec­ta­teurs.
Un spec­tacle où tous les âges de l’homme sont au-rendez-vous.

Chaque homme est un soleil. Cette phrase ter­mi­nait un des textes de Gatti que je pré­fère. Il fut ce soleil pour moi, et sa parole errante est pour tou­jours gra­vée dans mon cœur !

Françoise Thyrion
Nantes – novembre 2017

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