À l’i­ni­tia­tive de la Compagnie Science 89, deux soi­rées hom­mage à Armand Gatti auront lieu au cours de ce mois de novembre 2017. La pre­mière, le lun­di 27 novembre à 20h30 à la Salle Vasse — 18, rue Colbert, Nantes ; la seconde, deux jours plus tard, le mer­cre­di 29 novembre à 20h30 au Théâtre Icare — 24, rue des Halles, Saint-Nazaire.
Michel Valmer, co-directeur artis­tique de la Compagnie avec Françoise Thyrion, nous livre ici un sou­ve­nir émou­vant d’Armand Gatti.

Armand Gatti s’est éteint en avril der­nier, mais sa pen­sée conti­nue de faire écho en moi.
Sans doute pourrons-nous admettre que sa vie, sui­vant l’intuition que son nom même ins­pire, celui du chat sur le plan lin­guis­tique, l’ont bel et bien réin­car­né en plu­sieurs exis­tences « poé­tiques » (par ailleurs, le che­min du Tao lui est fami­lier, autant que le vol de l’engoulevent).
Commençons donc par le com­men­ce­ment, en vrac.
Il s’engage spi­ri­tuel­le­ment du côté de l’anarchie et porte le man­teau de Durutti (c’est du moins ce qu’il me fait remar­quer lors de notre pre­mière ren­contre).

Durant la seconde guerre mon­diale, il connaît la résis­tance (tan­dis qu’il lit Michaux et Chuang Zi), puis l’emprisonnement (à Tulle, com­po­sant des poèmes en tapo­tant ses doigts sur ses côtes), puis une dépor­ta­tion en Allemagne (il s’évade), et de nou­veau, la résis­tance (en Corrèze). Il engrange ce qui devien­dra l’évocation des Maquis de Guingouin.

Après la guerre, il est jour­na­liste puis choi­sit d’être écri­vain (« Envoyé spé­cial dans la cage aux fauves », aux édi­tions du Seuil, est l’un de ses tout pre­miers livres).
Il devient, bien­tôt, dra­ma­turge (il est joué au TNP – le Théâtre National Populaire de Jean Vilar) et se fait inter­dire par le Président De Gaulle via André Malraux (avec sa pièce « La Passion du Général Franco »). (À la mai­son mon père lisait l’Huma, j’en ai quelques rémi­nis­cences.)

Il est célé­bré pour ses films dans plu­sieurs fes­ti­vals, à Cannes notam­ment (avec « L‘Enclos » — mais com­ment ne pas citer, par ailleurs, « El otro Cristobal » sur Cuba et sa révo­lu­tion !).
Il aban­donne réso­lu­ment le ciné­ma (par choix du mot avant l’image). (Jean Négroni avec qui j’ai tra­vaillé plus tard m’a lon­gue­ment par­lé de « L’Enclos »).
Il voyage, fait des ren­contres fon­da­men­tales (Castro, Mao… Toute une époque… Où en est-on main­te­nant ?).

Après 68, il s’entoure, pour don­ner corps à ses créa­tions théâ­trales, d’un groupe d’artistes lequel se fera appe­ler (par ceux-là même qui y par­ti­cipent) « Tribu Gatti ». Le Brabant-Wallon l’accueille (Françoise Thyrion est de la par­tie).
Il revient à Paris et délaisse dès lors les cir­cuits offi­ciels de la pro­duc­tion artis­tique, ceux qu’il qua­li­fie de « spectacularo-marchand » (il refuse dans les années soixante-dix le célèbre Palace pour les entre­pôts Calberson — Françoise Thyrion est de l’aventure). (« Qui s’adresse à qui ? » a‑t-il dit. D’emblée se pose la ques­tion de la liber­té de dire ce que l’on a à dire. Et de la rela­tion aux publics).

Peu à peu, il se fait « bri­co­leur d’avenir » (cer­tains l’ont défi­ni ain­si). Il adopte le ter­rain d’expression des défa­vo­ri­sés sociaux (il côtoie les pay­sans en souf­france, les pri­son­niers, les délais­sés, les déclas­sés — ceux qu’il nomme les « Loulous »). « Voulez-vous être Dieu avec moi ? », propose-t-il à ses nou­veaux com­pa­gnons d’aventure artis­tique. Il leur rap­pelle ain­si qu’ : « Au com­men­ce­ment est le verbe. » (Voilà que se pose le pro­blème — si décrié par l’Institution — de la dif­fi­cile ren­contre entre ama­teurs et pro­fes­sion­nels. Qu’en pensent, d’ailleurs, les syn­di­cats ?)
Parmi les com­bats qu’il sou­tient, il y a l’Irlande du Nord (son fils Stéphane fait de cet élan un très beau, très émou­vant film-témoignage, Nous étions tous des noms d’arbres).

Il découvre un beau jour la phy­sique quan­tique et expé­ri­mente en la renou­ve­lant son écri­ture sur des espaces que (l’histoire et la pra­tique de) cette dis­ci­pline lui ouvre — para­digme à poin­ter : toute sa vie fut impré­gnée du sen­ti­ment d’incertitude sou­li­gnant, dans l’un de ses textes, que « Toute cer­ti­tude est une capi­tu­la­tion ». (C’est à ce moment que je le ren­contre, avec ce vers sur le « phy­si­cien qui décide de la réa­li­té qu’il ne voit », un Art poé­tique en somme).

À cette époque (en 2000, plus pré­ci­sé­ment), la com­pa­gnie nan­taise Science 89 décide de créer en Avignon ses « Chants de l’Inconnu n°5 », sorte d’oratorio qui rap­pelle que l’épistémologue Jean Cavaillès fut enter­ré au Pentagone d’Arras sous le nom d’Inconnu n° 5 –. La Cie tire­ra (sous la direc­tion sonore d’Erwan Kerzanet), un CD de ce spec­tacle en com­pli­ci­té avec les édi­tions du Petit Véhicule et Sylvie Topaloff – mécène. Ce CD obtien­dra le « Coup de cœur » de l’Académie Charles Cros. (Les Chansons sont inter­pré­tées par Françoise Thyrion et Maxime Kerzanet y fait ses débuts d’acteur).

Gatti invente, peu après, un « théâtre sans spec­ta­teurs » (en écri­vant notam­ment « Didascalie se pro­me­nant seule dans une salle vide », que nous lirons à haute voix Françoise et moi).

Photos : Armand Gatti & Michel Valmer

Armand Gatti & Michel Valmer — pho­to : Phil Journé

Tandis qu’il est ins­tal­lé à Montreuil, dans la Maison de l’Arbre, nous venons Françoise, Michel Kaptur et moi-même, un peu avant sa dis­pa­ri­tion, fil­mer cet auteur qui nous importe.
Et je prends soin, pour ter­mi­ner, de signa­ler un épi­sode impor­tant qui concerne tout par­ti­cu­liè­re­ment notre dépar­te­ment : Gatti était pas­sé par Rezé (avec « V comme Vietnam », j’en fus jeune spec­ta­teur). Pas encore à Nantes (où il ren­con­tre­ra, en 2000, André Kerzanet, mon père, qui le condui­ra à la Sablière de Châteaubriand). Mais, entre ces deux paren­thèses, il s’installera, en 1976, pour un temps à Saint-Nazaire, accom­pa­gné de dis­si­dents  d’Union sovié­tique (même sachant que « Le canard sau­vage ne peut voler que contre le vent », sa venue fut une véri­table tem­pête. Françoise tra­ver­sa, non sans fébri­li­té, cet éton­nant « moment »).

Ainsi, l’aurez-vous com­pris : cette com­pli­ci­té entre­te­nue par Françoise et moi-même avec ce grand poète de l’utopie et de la résis­tance néces­site aujourd’hui l’hommage que la Cie Science 89 tient à lui rendre.

Souvenons-nous de lui pour ce qu’il nous a trans­mis, tout sim­ple­ment :

Gatti fut le poète de « l’Homme plus grand que l’Homme ».
Gatti fut le poète de la « Parole errante », (son ouvrage mani­feste incon­tour­nable).
Gatti fut le poète des « para­doxes » remé­mo­rés et revi­si­tés. (Il faut rete­nir ce « Paradoxe du pro­lé­taire » : « Penser comme celui qui t’exploite »).
Gatti fut le poète des petites gens (oh ! l’inoubliable « Journée d’une infir­mière », texte que Françoise a joué, un an durant, en tour­née dans l’Hexagone).
Gatti fut le poète de l’univers. (Sa célèbre asser­tion : « nous sommes tous nés de l’agonie d’une étoile », nous le rap­pelle). Gatti fut le poète du poing levé, de la Rose blanche et du Jardin des poi­riers.

Michel Valmer
Nantes — novembre 2017

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