Nous publions ici l’ex­po­sé intro­duc­tif que Monique Amirault — psy­cha­na­lyste, membre de l’ECF et de l’AMP — a pré­sen­té lors de l’après-midi consa­cré à Gaston Chaissac et à François Augiéras1)Cf. http://www.capnantes.fr/wp-admin/post.php?post=17391&action=edit.
Éloigné de la gloire que connurent Picasso ou Dubuffet, Gaston Chaissac fut un homme autant qu’un artiste qui sort de l’or­di­naire, prompt à tordre la langue pour en extraire les notes les plus inso­lites. Dans son livre Bricoleur de réel, Gaston Chaissac épis­to­lier, Monique Amirault nous fait décou­vrir un « inépui­sable dic­tion­naire d’où les mots jaillis­saient en série comme des tré­sors »2)Amirault M., Bricoleur de réel, Gaston Chaissac, épis­to­lier, Navarin ◊ Champ freu­dien, Paris, 2017, p. 8., rap­por­té de son « voyage en Chaissaquie »3)Ibid.. 

CHAISSAC

LES RACINES D’UN STYLE

Gaston Chaissac se savait une excep­tion et s’en fai­sait une ligne de conduite, défen­dant ses sem­blables, les ori­gi­naux, les faibles, les dif­fé­rents, les incultes, seuls sus­cep­tibles selon lui d’apporter du nou­veau, de l’invention, dans la triste bana­li­té du monde des « nor­més ». « Tant qu’on deman­de­ra par­tout aux gens leur casier judi­ciaire, un cer­ti­fi­cat médi­cal et des diplômes offi­ciels ça ne sera pas brillant », écrit-il à Jean Dubuffet. « Les gens nor­maux n’ont jamais rien fait d’extraordinaire ».

Mais y‑a-t-il des gens nor­maux ?
Chaissac a rai­son : ce n’est pas le nor­mal, le com­mun, le stan­dard, la norme sta­tis­tique, qui per­mettent la créa­tion, mais bien ce qui échappe à la nor­ma­li­sa­tion, la part de jouis­sance sin­gu­lière rebelle et irré­duc­tible qui se loge, pour cha­cun, dans le symp­tôme. On ne crée qu’à la mesure de son symp­tôme.
« J’ai lu quelque part , écrit Chaissac à sa future femme que les artistes ont été pri­vés de toute autre joie que celle de créer. Je crois qu’il en est ain­si non seule­ment pour les artistes mais pour tous. La joie de créer est bien la seule qui existe. De ses mains, de son cer­veau, cha­cun crée quelque chose. » La créa­tion, en effet, n’est pas un domaine réser­vé à l’artiste et prend les tours les plus sin­gu­liers et aus­si les plus modestes. Chaissac, par son trai­te­ment inédit et sub­ver­sif de la langue, témoigne d’une manière para­dig­ma­tique, des contin­gences qui l’ont conduit à la créa­tion et à cette posi­tion d’exception.

Écrire
Écrire a tou­jours été pour Chaissac l’appui pri­mor­dial, la prio­ri­té sur laquelle il insiste sans dis­con­ti­nuer dans sa cor­res­pon­dance. Au jour­na­liste Joseph Bonnenfant, il explique : « Des artistes et des écri­vains connus m’encouragèrent à peindre, et, enhar­di, je me lan­çais dans des recherches plus per­son­nelles. […] Je ne me bor­nais pas à peindre, et, quoique n’ayant pas même mon cer­ti­fi­cat d’études, j’eus l’audace d’écrire. » « À 30 ans je réa­li­sais mon rêve de mon enfance : j’écrivais.» D’ailleurs Chaissac n’est pas « tour­men­té par le désir d’être un grand peintre. […] J’aurais davan­tage d’ambition en ce qui concerne la lit­té­ra­ture et j’éprouve d’ailleurs bien davan­tage le besoin de m’exprimer dans le lan­gage écrit. […]. Ce sont les encou­ra­ge­ments de pro­fes­sion­nels ayant vu mes des­sins qui me déci­dèrent à peindre ». » En 1961, il affirme encore : « mon suc­cès pic­tu­ral ne me fera pas négli­ger pour autant mon acti­vi­té lit­té­raire plus pas­sion­nante ».

Deux contin­gences majeures
1.  Un maître nous est né. »
Deux contin­gences majeures vont déter­mi­ner son des­tin. Chaissac, à vingt-sept ans, est dans une impasse. Il vit entre le foyer de sa sœur en Bourgogne, et celui de son frère, à Paris qui, devant l’échec des ten­ta­tives d’insertion dans le monde du tra­vail, est ame­né à héber­ger chez lui ce gar­çon étrange, qui reste inca­pable de gagner sa vie. Il se réfu­gie sou­vent chez ses voi­sins de palier, le peintre Otto Freundlich et sa com­pagne Jeanne Kosnick-Kloss (1936). Jeanne le fait des­si­ner, mais c’est Otto qui aura cette for­mule déci­sive à son endroit : Un maître nous est né. Un moment déter­mi­nant se situe ici dans la ren­contre avec cette parole ora­cu­laire, qui le sort de son désar­roi et lui sert désor­mais de repère. Elle lui offre un signifiant-maître majeur auquel il trouve à s’identifier, celui d’« artiste » qui lui ouvre une voie toute dési­gnée pour deve­nir, à sa manière propre, ce maître annon­cé. Il peut dès lors don­ner un nom à sa mala­die de vivre, à son ano­ma­lie, à son être d’exception. Il trouve aus­si, avec les Freundlich, une pre­mière famille de pro­tec­teurs, qui va vite s’élargir et avec les­quels il entre en cor­res­pon­dance. C’est ce qui le sou­tient dans les années qui suivent où, malade et sans aucune res­source, il doit être héber­gé, en 1937, avec ceux que l’on nom­me­rait aujourd’hui des SDF, puis dans un sana­to­rium et il est envoyé à la cité sani­taire de Clairvivre, en Dordogne, où il res­te­ra de mai 1939 à avril 1942. C’est à l’occasion d’une expo­si­tion de pein­tures orga­ni­sée au centre, qu’il fait la connais­sance de Camille Guibert, qui devien­dra sa femme.
La parole de Freundlich – un maître nous est né – se noue alors pour lui avec le diag­nos­tic médi­cal : « Vous me deman­dez l’opinion de mon méde­cin, ses conseils. Les voi­ci. Il me conseille de vivre dans un milieu agi­té (milieu d’artistes).
Mon cas ne peut se gué­rir avec une for­mule chi­mique, je n’ai rien d’organique, je suis artiste et c’est incu­rable. Je suis capable de faire des choses que tout le monde ne peut pas faire, par consé­quent il m’est dif­fi­cile de faire ce que tout le monde peut faire. »
Chaissac peut faire de sa sin­gu­la­ri­té, son bla­son. Son anor­ma­li­té, son dés­équi­libre se « rebroussent » en atouts, deviennent la condi­tion de sa qua­li­té d’artiste. C’est ain­si qu’il devien­dra ce maître, qui écrit : « Si je par­ve­nais à être un grand peintre, ça n’en ferait après tout qu’un de plus. J’aime mieux tra­vailler pour en faire naître une chiée. »
Et ce « tra­vail » va pas­ser par la voie d’une infi­nie cor­res­pon­dance où Chaissac sème des idées par le monde, se moque des sem­blants, sub­ver­tit la langue et les codes sociaux.

2. L’art des lettres
Mais, il témoigne, dans un autre registre, d’une ren­contre hasar­deuse qui lui ouvre une autre voie, révé­lant un choix de jouis­sance, un besoin pul­sion­nel, qui déter­mi­ne­ra ce qu’il nom­me­ra sa « voca­tion ». « J’étais le plus pay­san de la famille, grand dadais au plus pro­fond sens du mot, et d’être conduit à la louée était ce qui m’aurait fait le plus plai­sir. » Les che­vaux ont d’emblée tenu une place de choix dans l’existence de Chaissac : « J’étais ché­tif mais pen­dant toute ma jeu­nesse, j’eus le désir et l’espoir de deve­nir robuste pour être char­re­tier. Garçon d’écurie aus­si, ça m’attirait. »
Survient, vers l’âge de quinze ans, le moment du choix où, dans un ins­tant de vacilla­tion, sa véri­table voca­tion se révèle à lui : « Un jour de gros cha­grin, étant encore presque un enfant, je pris la route d’instinct et arri­vé assez loin j’éprouvai fol­le­ment le désir d’être domes­tique dans la ferme que mes yeux venaient de décou­vrir. Mais je n’eus pas la har­diesse d’entrer m’offrir et je par­tis effon­dré. […] J’avais pré­cé­dem­ment croi­sé bien d’autres fermes et sans rai­sons appa­rentes celle-là me fit vibrer de désir. L’instinct […] est si fort à quinze ans, peut-il trom­per ? »
Ce désir sin­gu­lier n’est pas sans l’étonner : « Ne trouvez-vous pas que cela doit cacher quelque chose que ça ne me coûte pas d’être un domes­tique, un homme d’écurie ? »  Chaissac sait désor­mais où loger son être de jouis­sance : « Jeune gars, le patron qui m’aurait fait le plus envie était un fer­mier voi­sin, un homme dur au tra­vail, ivrogne, de droite en poli­tique, un clé­ri­cal bon teint. Je l’aimais beau­coup, et je crois que je ne lui étais pas indif­fé­rent. Et encore aujourd’hui, je crois bien que c’est un fer­mier (et un fer­mier comme ça), le patron que je pré­fè­re­rais. »

En consé­quence, il déve­loppe une théo­rie sur les bien­faits de la ser­vi­tude met­tant remar­qua­ble­ment en valeur la double valence du symp­tôme qui se pré­sente à la fois comme ce dont le sujet souffre, ce dont il se plaint, et comme la source de satis­fac­tion pul­sion­nelle et de jouis­sance à laquelle il n’est pas prêt à renon­cer. C’est ain­si qu’il écrit à Jean Paulhan : « Un fer­mier excelle à s’attacher quelqu’un, en faire un vas­sal. Il sait le pétrir comme s’il était dar­gile. Je dirais même qu’il l’envoûte lit­té­ra­le­ment si je ne crai­gnais pas d’exagérer. J’ai pu jugé leur résul­tat sur moi même. […] On se sent dés­in­tel­lec­tua­li­sé, moins conscient. C’est évi­de­ment une sorte d’épreuve mais melée d’une telle béa­ti­tude. Cette sou­mis­sion qui me fut deman­dée, exi­gée me fit l’effet d’un délice supé­rieur a tout ce que j’avais pu connaitre. Tout c’était pas­sé dailleurs en dou­ceur mais il faut dire que je m’étais lais­sé faire sans opo­ser de résis­tance ».
La réité­ra­tion de cette expé­rience trau­ma­tique est for­mu­lée dans nombre de ses lettres, cir­cons­crite par­fois dans de véri­tables apho­rismes : « Cette vie de métai­rie me semble d’ailleurs celle pour laquelle l’homme semble fait et qui par ses vache­ries lui per­met de réel­le­ment jouir. » Ou encore : « Finir dans la peau d’un valet de ferme, il n’y a que ça qui me fasse envie. » Enfin : « l’esclavage est le judi­cieux for­ti­fiant des faibles ».
Chaissac sait qu’il aurait trou­vé le bon­heur en réa­li­sant sa « voca­tion de gar­çon d’écurie ». Être artiste est venu faire obs­tacle à ce « bon­heur » : « Ma voca­tion de gar­çon d’écurie me reste inobéis­sable, écrit-il, et c’est sans doute bien ain­si. » Il pour­suit néan­moins : « J’aurais pro­ba­ble­ment été plus heu­reux si ça avait été. » Il renonce cepen­dant à la sou­mis­sion déli­cieuse que la pul­sion exige de lui, il s’en arrache, dépla­çant dans l’art et dans l’écriture la satis­fac­tion qu’il y trouve. Il obéi­ra désor­mais aux mots, aux éplu­chures, aux déchets, à tout ce qu’il extrait du réel.
« Toujours en butte avec mes éter­nelles ennuis, j’ai beau­coup peint ces der­niers semaines voyant que je ne pou­vais tou­jours pas y cou­per et je me demande si je ne vais pas conti­nuer plu­tot que d’y repondre par des revoltes». À Jean Paulhan : « Un fer­mier dont je ferais mon maître de façon défi­ni­tive ne man­que­rait pas de me détour­ner de l’art et des lettres. J’ai comme l’intuition qu’il faut mieux pas.»

Une mis­sion
Être un artiste pren­dra valeur de « mis­sion », mais ne sera jamais sa véri­table « voca­tion ». « Ici on méta­mor­phose”, pour­rait pla­car­der sur sa porte Gaston Chaissac ». (Benjamin Perret) Toutes ses pro­duc­tions portent la marque de cette méta­mor­phose – des mots et des choses – et d’une méto­ny­mie éle­vée au rang d’un style où la forme, la matière et la lettre se révèlent homo­gènes l’une à l’autre dans leur fonc­tion, celle de faire pas­ser le réel au-delà du sym­bo­lique.
Promouvoir les incultes, les mal dégros­sis par ses lettres, por­ter le vil­lage à la hau­teur d’une ins­ti­tu­tion par ses chro­niques, don­ner de l’éminence à une mar­mite bien culot­tée dans son art, tout cela res­sor­tit de la même néces­si­té et s’effectue sans opé­ra­tion de méta­phore, sou­vent par simple conti­guï­té, super­po­si­tion, rabou­tage, en cer­nant formes ou cou­leurs d’un trait, sans visée ni « idée » préa­lable à par­tir des­quelles pro­cè­de­rait l’acte créa­teur. La confec­tion d’un poème, la struc­ture d’une chro­nique, la fabri­ca­tion d’un objet, aus­si bien que l’invention d’une nou­velle stra­té­gie ou d’une nou­velle doc­trine, se font selon la même logique. Car Chaissac n’est « pas un type qui sait la minute d’avant ce qu’il fera ».

3/ La langue qu’il reven­dique et qu’il nomme « patois » opère dans les réa­li­sa­tions plas­tiques comme dans l’écriture, dans le choix des maté­riaux comme dans le choix et l’invention des mots, dans les assem­blages de formes comme dans les col­lages lan­ga­giers. Chaissac peint comme il écrit, pui­sant sa matière dans ce qui se trouve à por­tée de main ou du regard et l’accommodant à sa manière, tri­tu­rant les mots comme les choses. Pour lui, la maté­ria­li­té de l’objet et la moté­ria­li­té du signi­fiant sont équi­va­lentes. De même qu’il rejette la langue aca­dé­mique et poli­cée au pro­fit de la tri­via­li­té des signi­fiants exclus du beau lan­gage, les maté­riaux qui l’inspirent et qu’il uti­lise sont de l’ordre des déchets ordi­naires. « Les ordures sont des élé­ments pic­tu­raux de pre­mier ordre », affirme-t-il d’ailleurs.
Aucun déchet n’est exclu de la néces­saire explo­ra­tion de Chaissac, du plus tri­vial, du plus hété­ro­clite jusqu’à celui qui se réduit à un pur jeu de la langue telle « la fleur de pous­sière sou­le­vée par des auto­mo­bi­listes de fraîche date ».
À maintes reprises, il met en avant que cet art ne vaut que réfé­ré à sa qua­li­té d’artisan et de bri­co­leur, celle qui lui donne un savoir-faire pour user de lalangue et des déchets et débris divers – ce qu’il condense dans le néo­lo­gisme débri­tus.

Mise en jeu du corps
Par la voie d’un pseudo-primitivisme qui a fait la joie des tenants de l’art brut et des sur­réa­listes, Chaissac a sans doute cru, un temps, trou­ver une famille, mais il n’est pas du même monde. Ce que les autres atteignent par un effort de trans­gres­sion, de décons­truc­tion poé­tique de la langue, par décom­po­si­tion des volumes, Chaissac, lui, y par­vient – en quelque sorte à l’inverse – par une réuni­fi­ca­tion de bouts de réel, un assem­blage d’éléments iso­lés, par une mise en jeu du corps, auprès de quoi les tech­niques et les stra­té­gies des « gens en place » pour obte­nir un peu de spon­ta­néi­té et d’originalité lui paraissent bien déri­soires.
Il prend à témoin l’abbé Coutant : « Ne trouvez-vous pas comme c’est curieux de com­pa­rer mes tableaux avec les des­sins de la main gauche de Jean L’Anselme qui montre bien le je m’en fou­tisme et le lais­sez allé des gens en place ? Moi, c’est le lais­sez allé des éli­mi­nés, des inad­mis­sibles ».
Dans sa cor­res­pon­dance, il revient sans cesse sur cette posi­tion d’exclusion, mais aus­si d’exception, qui est la sienne : « Je ne vois pas les choses sous le même jour que les hommes fabri­qués en série au sémi­naire. J’ai pas­sé à une toute autre école. Une école du reste pas même de mon choix. Lorsqu’on me traite d’illuminé, je pré­cise sim­ple­ment : Non, éli­mi­né. » Et ce n’est pas sans iro­nie qu’il écrit à Jean Paulhan : « Sans doute attendra-t-on le jour de mes obsèques pour com­prendre et s’émouvoir. Je m’amuserais beau­coup ce jour là. En atten­dant je sau­rais me conten­ter de faire com­plai­sam­ment et savam­ment éta­lage de mes dons. Je n’en ferais pas mys­tère. »

Monique Amirault
Nantes — mars 2018

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Références   [ + ]

1.Cf. http://www.capnantes.fr/wp-admin/post.php?post=17391&action=edit
2.Amirault M., Bricoleur de réel, Gaston Chaissac, épis­to­lier, Navarin ◊ Champ freu­dien, Paris, 2017, p. 8.
3.Ibid.