Nous publions ici l’ex­po­sé de Geneviève Briand pour la pre­mière soi­rée du lun­di de l’an­née 2019.

Les soi­rées du lun­di ont lieu à la Maison des Syndicats, Gare de l’État, 44000 Nantes — 20h45 — 22h30.
Renseignements — cap.nantes.fr

IMAGE DU CORPS
CORPS CONNECTÉ
Le rapport au corps a‑t-il changé ?

Je ne connais pas vos attentes, mais j’ai cour­bé ce titre à ma guise, pro­fi­tant de ce lieu où aucun chef ne vient éva­luer si vos actions cor­res­pondent bien à votre fiche de poste.

Voir et pré­voir
Le corps, donc, dans cette moder­ni­té ultra connec­tée qu’on réfère sou­vent au vir­tuel n’est pas oublié. Il est même bichon­né, on ne s’en est jamais tant occu­pé, mais sou­vent sur le ver­sant « le domp­ter », à l’aide de machi­ne­ries et connexions diverses, évi­dem­ment « pour son bien ». La science tente d’en régler tous les sou­cis, jusqu’aux plus intimes — on pré­tend main­te­nant trou­ver via l’imagerie céré­brale de quoi cor­ri­ger les mésen­tentes sexuelles dans le couple, par exemple. Vaste pro­gramme !
Il s’agit donc de voir et de pré­voir. Tout. Et jusque dans les moindres détails. Cette obses­sion n’est pas confi­née aux labo­ra­toires, elle ruis­selle jusque dans nos pra­tiques de loi­sirs — on court avec l’appli qui mesure les efforts — mais aus­si au tra­vail, où elle peut prendre une tona­li­té injonc­tive.
J’ai appris récem­ment que les réunions de ser­vice dans une grande entre­prise ven­dant de l’électricité démarrent par un point « risques cor­po­rels » où il est atten­du que les agents cha­cun leur tour, sur la base du volon­ta­riat (!), expose un point utile à tous. On y apprend par exemple qu’il ne faut pas des­cendre les esca­liers en regar­dant son télé­phone. Les agents n’ayant pas pris leur tour « volon­taire » reçoivent des mails leur rap­pe­lant que cette pra­tique si utile à tous attend leur contri­bu­tion. La res­pon­sable « risques » a aus­si indi­qué juste avant les fêtes qu’il fal­lait certes se faire plai­sir mais sur­tout évi­ter les excès d’alcool et de nour­ri­ture.
Pourquoi ce soin exces­sif ? Parce que le corps est par excel­lence ce qui échappe. Notre machine n’en est pas une, elle se rebelle, elle dys­fonc­tionne, ou plu­tôt elle fonc­tionne, mais à sa façon, cha­cune la nôtre de façon, gui­dée par ce qu’il y a de plus sin­gu­lier en nous mais aus­si de plus mal connu, notre symp­tôme. Dans notre époque hyper nor­mée, où les dis­cours conjoints de la science et du capi­ta­lisme visent sans cesse à l’efficacité, à l’amélioration des per­for­mances, à l’abrasion du hors-norme, ça fait tâche. Alors on s’acharne, et on le connecte ce corps, tou­jours davan­tage, pour ten­ter d’en décryp­ter tous les rouages, le rendre effi­cace et donc ren­table. Mais bonne nou­velle, c’est peine per­due !

Je pré­vois trois par­ties ce soir et un pro­gramme sans doute trop gour­mand — la res­pon­sable « risques cor­po­rels » ne serait pas contente. La pre­mière consiste en un court por­trait du corps en psy­cha­na­lyse laca­nienne. Ensuite j’aimerais abor­der le corps connec­té ver­sant science, la méde­cine, l’intelligence arti­fi­cielle, en y inté­grant quelques regards d’artistes. Et puis, plus pro­saï­que­ment, reve­nir sur les usages de jeux et d’écrans qui connectent nos corps et les happent sou­vent, en vous appor­tant deux courtes vignettes. Enfin, j’essaierai de conclure sur une note opti­miste.
Chez Lacan, le corps appa­raît d’abord sous son ver­sant d’image du corps. Le stade du miroir insiste sur la fonc­tion ima­gi­naire dans la façon dont le corps se consti­tue, il trouve une pre­mière cohé­sion d’ensemble, via cette image. Alain Cochard et Pascal Oddo nous ont mon­tré l’intérêt comme les limites de cette étape, je ne vais pas y reve­nir. Ensuite Lacan insis­te­ra davan­tage sur la fonc­tion sym­bo­lique, la déter­mi­na­tion par le lan­gage. C’est alors plu­tôt le corps du signi­fiant qui est appré­hen­dé : le sujet s’approprie son corps à l’aide de repré­sen­ta­tions mul­tiples, à par­tir de ses échanges sym­bo­liques, donc avec l’Autre du lan­gage. C’est le corps par­lé, en quelque sorte.

Un « sac »
Le corps est aus­si sub­stance jouis­sante bien sûr, ce qui amène Lacan à intro­duire la notion de par­lêtre. Le par­lêtre est un sujet en proie aux diverses mani­fes­ta­tions de jouis­sance, dues à l’usage du lan­gage. C’est un être de jouis­sance, et sa seule consis­tance, c’est le corps. Le terme de « consis­tance » a son impor­tance, il dit que ça tient ensemble, point. Sans idée d’organisation, d’ordonnancement. Un « sac », dira Lacan.
C’est de ce sac dont notre moder­ni­té connec­tée s’occupe — le soi­gner, l’améliorer, le modi­fier, au gré des symp­tômes de notre époque, tout en niant cette notion-même de symp­tôme et la sin­gu­la­ri­té du sujet. En niant aus­si qu’un sac, c’est avant tout un trou, ce sur quoi Lacan insis­te­ra à la toute pointe de son ensei­gne­ment. Mais com­ment ça, un trou ? Quelque chose qui donc échap­pe­rait à nos IRM et autres scan­ners ? Quelle hor­reur !
Alors jus­te­ment, ce corps connec­té ver­sant méde­cine, qu’est-ce que ça change ? Je vais remon­ter un ins­tant en arrière, comme l’a fait Alain Cochard dans son intro­duc­tion. Depuis Hippocrate et pen­dant des siècles après lui, la méde­cine observe, elle est des­crip­tive. L’intégrité du corps ne peut souf­frir aucune atteinte, ce serait offen­ser le Créateur. Au 18e siècle, avec l’École de Paris appa­raît « l’anatomo-clinique ». On ins­taure alors le cadavre comme outil de l’étude des vivants. Le corps devient cryp­to­gramme à déco­der, on aspire à trou­ver dans le corps la réponse à l’énigme. Ainsi passe-t-on d’une cli­nique contem­pla­tive à une cli­nique inter­pré­ta­tive qui met du sens.

Pseudo objec­ti­vi­té
Avec le pro­grès tech­nique, ce n’est plus le malade ou le mort qu’on contemple, mais de l’image. 1895, décou­verte des rayons X. L’image doit dire quelque chose du vivant. Il faut pré­ci­ser que ces images médi­cales ne sont pas tou­jours des images. Elles sont géné­ra­le­ment une inter­pré­ta­tion d’un signal machi­nique — par exemple, une réso­nance magné­tique dans les IRM). Il y a trans­co­dage, donc inter­pré­ta­tion, mise de sens. S’y ajoute l’interprétation du radio­logue. Pourtant cette image est consi­dé­rée comme équi­va­lente à la chose elle-même, vu le carac­tère sup­po­sé objec­tif du pro­cé­dé. Évidemment on est bien loin alors d’une méde­cine de la per­sonne, et même d’une méde­cine du corps. Plutôt une méde­cine de l’organe, et même de l’image inter­pré­tée de l’organe, et même de l’interprétation de l’image inter­pré­tée de l’organe…
Le para­doxe réside dans cette pseu­do objec­ti­vi­té qui ne repose en fait que sur une mise de sens for­cé­ment sub­jec­tive. On infère, on induit. Comme la VAR1)Assistance vidéo à l’ar­bi­trage. dans le foot, l’image ne résout rien, elle inter­roge encore et tou­jours.
Quoi de neuf dans tout ça (hor­mis la VAR) ? Que ces images tentent abso­lu­ment de tout voir, notam­ment au niveau du men­tal, comme les zones de cer­veau qu’on voit s’agiter ou se colo­rer quand on tombe amou­reux, ou qu’on est dépri­mé, et qu’à par­tir de ces images, la science pré­tend tout résoudre, engen­drant à la fois folle croyance et déres­pon­sa­bi­li­sa­tion des sujets quant à leurs symp­tômes. Lacan, dans un court écrit2)Lacan J., « d’une réforme dans son trou », 1969. Article sur la réforme uni­ver­si­taire, écrit à la demande du jour­nal Le Monde, mais non publié par le jour­nal., aler­tait déjà en 1969 sur cette scis­sion entre « fait neu­ro » et « fait psy­chia­trique ».
Nous sommes désor­mais immer­gés dans cette illu­sion scien­tiste du « fait neu­ro » qu’un mixte de chi­mie et d’éducation dite thé­ra­peu­tique pré­tend pou­voir rec­ti­fier.

Ce sont vos seins ?
Quant à la frag­men­ta­tion du corps sug­gé­rée par ces images d’organes, il me semble qu’on la retrouve dans l’offre et la demande du côté chi­rur­gie esthé­tique, par exemple. Au croi­se­ment des deux dis­cours, science et capi­ta­lisme, on peut citer ce court échange entre un jour­na­liste et une star de la pop bré­si­lienne inter­ro­gée à la télé­vi­sion sur sa magni­fique poi­trine : « Ce sont vos seins ? » demande le jour­na­liste. « Bien sûr » répond la star, « je les ai ache­tés ». La ques­tion autant que la réponse parlent de notre époque.
Le nombre de deman­deurs pour ce type de chi­rur­gie ne cesse de croître, et l’âge de ces deman­deurs ne cesse de décroître. Certains pays auto­risent les inter­ven­tions sur des jeunes de 14 ans. Quand on sait à quel point l’image du corps est instable et pro­blé­ma­tique à l’adolescence, c’est pour le moins inquié­tant. Un grand nombre de symp­tômes d’insatisfaction pensent ain­si trou­ver leur solu­tion par le bis­tou­ri, et pas for­cé­ment sur son propre corps. Je pense au cas d’une mère ayant fait refaire le nez de sa fille, car ce nez lui fai­sait trop pen­ser au nez de son propre père. On a là des effets de « nom­mé à » plu­tôt que de nomi­na­tion — l’attente de la mère non plus du côté de l’idéal et arti­cu­lé au sym­bo­lique, mais une attente reliée direc­te­ment à un trait de jouis­sance. Les consé­quences pour la jeune fille ne seront pas les même.

Le « trou »
L’art tou­jours concer­né par ces muta­tions éclaire aus­si la ques­tion en la met­tant en scène. Je pense au somp­tueux spec­tacle de Jean Paul Gaultier aux Folies Bergères cet automne. Un des tableaux se déroule dans un grand maga­sin à l’ancienne, où une voix off par­fai­te­ment suave vante les dif­fé­rents membres ou par­ties du corps actuel­le­ment en pro­mo­tion à tel étage et dans tel rayon. Les consom­ma­teurs se pré­ci­pitent, ne savent plus où don­ner de la tête, tête qu’ils peuvent d’ailleurs échan­ger au 3e étage ! Ce spec­tacle est à lui seul un ouvrage sur le rap­port au corps, à l’image du corps comme au réel du corps.
Un autre tableau pré­sente les man­ne­quins de J.-P. Gaultier se dévê­tant peu à peu dans une cho­ré­gra­phie brillante, et posant nus en tableau final sur l’escalier cen­tral. Les pro­jec­teurs sont sur leurs corps, puis bru­ta­le­ment s’éteignent pour venir éclai­rer les tas informes de leurs habits sur le sol.
La « vraie » image du corps, celle sta­ri­fiée par ces pro­jec­teurs, est-elle la nudi­té des corps, ou plu­tôt dans l’habit qui la voile ? La posi­tion nar­ra­tive de J.-P. Gaultier me semble rejoindre le der­nier Lacan — le « trou » qu’est le corps appa­raît bien, autant dans le noir des pro­jec­teurs que dans l’espace entre ces tas informes et ces nus expo­sés en silence.

Pandrogyne
Un autre artiste, dans un style très dif­fé­rent, nous inter­roge aus­si sur ce que la moder­ni­té per­met quant à l’image du corps façon­née dans le réel. Il s’agit de Genesis P‑Orridge, que j’ai décou­vert via un docu­men­taire mon­tré aux Utopiales à Nantes cette année. Cette artiste bri­tan­nique, né « Neil » en 1950, aux per­for­mances sul­fu­reuses, a chan­gé de sexe mais sur­tout a uti­li­sé très mas­si­ve­ment avec sa deuxième femme la chi­rur­gie esthé­tique afin de par­ve­nir à une res­sem­blance trait pour trait entre eux deux. L’idée n’étant pas de deve­nir jumeaux, explique-t-elle, mais d’être deux par­ties d’un nou­vel être, pan­dro­gyne. Cette issue à la ques­tion du genre est évi­dem­ment peu banale, elle dépasse d’ailleurs net­te­ment la seule ques­tion du genre, et elle indique clai­re­ment com­bien les sujets peuvent désor­mais ten­ter de régler leur rap­port à la jouis­sance via les offres de la science.

Hyper moderne pro­créa­tion
Les offres actuelles de la science per­mettent aus­si de tou­cher au corps dans sa dimen­sion de pro­créa­tion. Cela per­met à des couples d’ac­cé­der à leur désir d’en­fant. De là à résoudre toutes les embrouilles, en aucun cas. Des images ont cir­cu­lé sur inter­net de ce ventre velu, d’homme donc, mais enceint(e). Ce sujet « F to M », comme on les nomme joli­ment main­te­nant, avait donc choi­si de gar­der son uté­rus. Il a pu enfan­ter. Est-il père, puisqu’il est homme ? Est-il mère, puisqu’il enfante ?
En Espagne récem­ment, un couple de femmes a pu conce­voir un bébé « clas­si­que­ment», avec le sperme de l’une des deux, ancien­ne­ment homme. Lorsque l’administration demande à celle des deux qui n’a pas por­té l’enfant de l’adopter, comme c’est la règle pour les couples homo­sexuels, la femme refuse — c’est son sperme, elle n’a pas à adop­ter son enfant bio­lo­gique. Mais elle se bat dans le même temps pour être recon­nue mère, seconde mère de l’enfant, et non père. Face à ce cas déli­cat, la jus­tice espa­gnole a tran­ché — elle lui a accor­dé le nom de « parent ». L’histoire ne dit pas si cette mère s’en contente, il y a fort à parier que cette déno­mi­na­tion offi­cielle ne ren­contre pas ce que ce sujet comp­tait régler de sa propre posi­tion à la fois sur le plan sym­bo­lique et sur le plan ima­gi­naire.

S’inventer soi-même
Que se passe-t-il dans ces deux cas et dans bien d’autres ? Le sujet reste un sujet dans toute sa com­plexi­té, pour lequel le nouage réel sym­bo­lique ima­gi­naire ne peut qu’être à chaque fois sin­gu­lier, ce que ni la légis­la­tion ni la science ne peuvent prendre en compte. Finalement, les embrouilles et donc les symp­tômes conti­nuent d’être à prendre au un par un, et donc, rien n’a chan­gé. Rien sauf le dis­cours qui tend à faire croire que cette dimen­sion mou­vante et insai­sis­sable de l’être fini­ra par être sai­sis­sable au scan­ner, et ajus­table par le recours à la science et/ou aux tri­bu­naux !
On voit bien ce que ce dis­cours tend à faire. Il s’agit de bor­der l’angoisse d’un monde où les Uns tout seuls gagnent du ter­rain. Qu’est-ce à dire ? Le déclin des idéaux est pas­sé par là, et donc l’affaiblissement du poids du Nom-du-Père, lui qui pou­vait faire croire à un uni­ver­sel — il y a la règle, il y a l’exception à la règle, et à par­tir de là tout est à peu près clair, des lignes sont tra­cées, qu’on peut trans­gres­ser bien sûr. Désormais, l’individu a la lourde tâche de s’inventer lui-même, rien n’est écrit d’avance. Les choix même en matière d’être sexué n’ont plus rien d’établis. Ce qu’on peut lire du côté d’une liber­té accrue est aus­si un ter­rain très pro­pice à l’angoisse. Il n’y a pas que les psy pour s’en aper­ce­voir, je recom­mande la lec­ture d’un petit ouvrage du socio­logue François Dubet3)Dubet F., Trois jeu­nesses : La révolte, la galère, l’é­meute, le Bord de l’eau, coll. Crescendo, juin 2018., com­pa­rant les jeu­nesses des décen­nies pas­sées à l’actuelle : « Le sujet est mis en demeure de se pro­duire lui-même ». […] Mais « d’un autre côté, cette logique de sub­jec­ti­va­tion heurte fron­ta­le­ment la néces­si­té d’acquérir une place dans la socié­té au terme de mul­tiples épreuves et com­pé­ti­tions sco­laires et pro­fes­sion­nelles ». Ce double impé­ra­tif, sou­vent vécu comme contra­dic­toire, invente-toi et insère-toi, est sans doute à la source de bien des décro­chages sco­laires, phé­no­mène qui ne cesse de s’amplifier.

Le temps des Uns tout seuls
C’est donc ce qu’on peut appe­ler le temps des Uns tout seuls, temps que Lacan n’an­non­çait pas sous les aus­pices les plus gais — rigi­di­té des dis­cours, ségré­ga­tion, racisme… Nous y sommes. Développer tout cela n’est pas mon sujet. Je vou­lais juste signa­ler qu’on retrouve les rigi­di­tés de dis­cours dans ce que science et capi­ta­lisme pro­posent, par exemple au niveau de notre sécu­ri­té cor­po­relle, que ce soit le plan Vigipirate ou les pré­dic­tions en matière médi­cale4)Cf. PatientsLikeMe, https://www.patientslikeme.com/, le sujet hyper moderne est prêt à tro­quer une dose de liber­té indi­vi­duelle contre ce qu’il croit être un apport en termes de sécu­ri­té. Or c’est ce que le lien social rema­nié par le monde numé­rique per­met d’un coup de clic — la col­lecte des don­nées, le fichage, etc. Tout s’enchaîne, c’est le cas de le dire.

Plutôt trans­hu­mains que morts
Pourquoi vous par­ler d’intelligence arti­fi­cielle à pré­sent ? Parce que ses pro­mo­teurs expliquent jus­te­ment tous les béné­fices à en attendre du côté gain de sécu­ri­té pour nos corps — pour la san­té, la lon­gé­vi­té, la maî­trise des robots sans se faire dépas­ser par eux (la fameuse Singularité tech­no­lo­gique), tout est solu­tion dans l’intelligence arti­fi­cielle. Pas de quoi inquié­ter…
Un autre petit livre à recom­man­der ici mal­gré son titre accro­cheur, Les robots font-il l’amour ?5)Besnier J.-M. & Alexandre L., Les robots font-il l’amour ? : le trans­hu­ma­nisme en 12 ques­tions, Dunod, Paris, 2016. Il s’agit d’un dia­logue entre un phi­lo­sophe et un scien­ti­fique adepte de l’intelligence arti­fi­cielle. Ce qui est frap­pant c’est qu’à chaque fois que le phi­lo­sophe Jean-Michel Besnier tire la son­nette d’alarme, sur un point d’éthique par exemple, la réponse de Laurent Alexandre est « mais ça existe déjà ! c’est déjà fait ! », ne répon­dant donc nul­le­ment à la ques­tion, indi­quant juste qu’il est trop tard pour se la poser. Pour l’homme aug­men­té par exemple, ces puces qui peuvent désor­mais s’implanter dans le cer­veau pour en accroître la capa­ci­té (Pascal Oddo est spé­cia­liste, il pour­ra vous en dire davan­tage) même si en France on regimbe, c’est déjà fait en Chine ou ailleurs, impos­sible de res­ter à la traîne.
Avec l’intelligence arti­fi­cielle plus encore qu’ailleurs, le corps n’est que machine à régler. Le rap­port au temps et à la mort s’en trouve pro­fon­dé­ment rema­nié, là aus­si, signant une nou­veau­té dans le pay­sage de notre moder­ni­té. Calico, filiale de Google créée en 2013, a pour but de « retar­der puis « tuer » la mort », la devise étant « plu­tôt trans­hu­mains que morts ». La mort conçue sim­ple­ment comme une panne plus impor­tante que d’autres doit effec­ti­ve­ment pou­voir trou­ver sa solu­tion.

Faire recu­ler la mort
Il est com­pli­qué d’aborder ces ques­tions sans tom­ber dans cette forme de jouis­sance qui nous happe tous quand on aborde ain­si ce qui se situe aux limites de notre enten­de­ment. Il y a alors un mélange d’attirance/répulsion qui n’est pas sans rap­pe­ler la pul­sion de mort. C’est ce mélange, d’attirance pour l’inconnu mais de peur de l’incertain, qui conduit à bas­cu­ler vers ce que j’ai appe­lé le dis­cours rigide. C’est-à-dire une ten­dance à la cer­ti­tude, une cer­ti­tude sans trou, celle dont Lacan parle à pro­pos des psy­cho­tiques. Les tenants de l’intelligence arti­fi­cielle, les « techno-prophètes » portent bien leur (sur)nom. Ils pro­phé­tisent, et n’en res­tent pas au plan tech­nique : les pro­messes de bon­heur, de bien-être, d’avenir « friend­ly » sont tou­jours au centre du discours6)Gawdat Mo, La for­mule du bon­heur, des solu­tions pour être heu­reux !, Larousse, coll. La.essais, Paris, 2018 & cf. la recette-programme du bon­heur de Mo Gawdat dans One bil­lion people hap­py. Et chaque socié­té du numé­rique misant sur cet ave­nir n’omet pas de créer un comi­té d’éthique mai­son, sortes de pom­piers tra­vaillant main dans la main avec les pyro­manes.
Face à ce défi — faire recu­ler la mort — on peut évi­dem­ment oppo­ser que cela serait la fin du désir, puisque ce der­nier s’appuie sur le manque, et que donc à trop vou­loir être vivant on serait déjà mort, mort au désir, mort à la vie. Les mêmes pro­phètes pré­disent un temps très proche où la nais­sance ne dépen­dra plus de la sexua­li­té (c’est déjà sou­vent le cas) ni de la ges­ta­tion humaine ; une cou­veuse « débar­ras­se­ra » les mères de cette période. C’est aus­si éva­cuer la mort par cette extrémité-là — l’entrée dans le vivant.
Ce qui est inté­res­sant, c’est que des signi­fi­ca­tions mor­telles émergent tout de même de tels pro­jets, la pul­sion de mort à l’œuvre ne s’en lais­sant pas conter ! Pour échap­per à la mort, il s’agit de tuer. Tuer les imper­fec­tions, tuer les dif­fé­rences, tuer l’imprévu, l’inattendu… Tuer donc, tout ce qui fait un sujet. Dans une belle confé­rence, « Éloge de l’inattendu », François Ansermet redonne tout son poids et sa valeur à la contin­gence, comme grande loi de l’univers et comme loi interne de l’être par­lant).

Rêver d’ar­rê­ter le temps
Alors, tous ces pro­jets de l’intelligence arti­fi­cielle, pour­quoi rencontrent-ils si bien notre époque ? On y rejoint les symp­tômes contem­po­rains vu l’an der­nier, non pas résul­tats d’un conflit, mais du côté d’un débor­de­ment, d’un enva­his­se­ment, qui touche au noyau du symp­tôme dans ce qu’il a de plus réel. Face à ces symp­tôme raz-de-marée, ces pré­dic­tions visent à bou­cher un peu l’angoisse — appuyez-vous sur la science, appuyez-vous sur le chiffre. Mais en fait ils contri­buent à cette angoisse, car le royaume de la pro­ba­bi­li­té, la sta­tis­tique par exemple, ne fait qu’amplifier, qu’insister sur la part qui échappe, là où il y a du non-savoir. L’angoisse passe juste d’irrationnelle à ration­nelle. 99% laisse effec­ti­ve­ment 1% de côté ! Ce dis­cours du chiffre écra­sant la dimen­sion du dire ne bouche pas l’angoisse, elle la fait jaillir.
Rêver d’éternité — du côté du corps, et non pas du côté d’un Dieu— c’est rêver d’arrêter le temps, là, tout de suite. Et c’est aus­si évi­dem­ment aller contre le déploie­ment d’un dire, car dire a à voir avec le temps, non seule­ment le temps du dérou­le­ment de la phrase avec son bou­clage de sens par rétro­ac­tion, mais aus­si parce que chaque signi­fiant a tra­ver­sé le temps, a une éty­mo­lo­gie, a à voir avec un pas­sé… et ouvre à la contin­gence d’un futur non écrit. C’est là que la psy­cha­na­lyse a sa place, dans une offre à l’opposé de la science et de son dis­cours sans dire. La seule éter­ni­té valable pour la psy­cha­na­lyse, c’est la répé­ti­tion, répé­ti­tion du mode de jouir, puis celle du dire sur le mode de jouir dans la cure, qui ouvre à du nou­veau. Tout autre dis­cours a valeur de symp­tôme. Il tente d’écrire le rap­port sexuel qu’il n’y a pas, fût-ce à tra­vers le cyborg.

Pas deux pareils
Dans son cours de 2008 (« Tout le monde est fou »), Jacques-Alain Miller explique les atouts du dis­cours de la science. Là où il y a démons­tra­tion, si on en accepte les prin­cipes et les coor­don­nées, viennent la paix, l’acceptation, donc une domi­na­tion paci­fique. La « paci­fi­ca­tion » actuelle réclame un régime qui soit celui de l’homogène, l’homogène via la mesure. On mesu­rait jusqu’à pré­sent des quan­ti­tés. Désormais la qua­li­té est aus­si mesu­rable. L’amour, par exemple, réduit au taux de séro­to­nine. Du cer­veau et de ses images (le suf­fixe neu­ro étant deve­nu roi, comme Lacan le pré­voyait) on déduit, on infère — de l’observation est déduit un fonc­tion­ne­ment du psy­chique. On ne retient que les chiffres « objec­tifs ». De ces chiffres, recueillis indi­vi­duel­le­ment, on est pas­sé très vite, via les pos­si­bi­li­tés du numé­rique jus­te­ment, aux grands nombres, à la masse, plus ou moins homo­gène, en tout cas com­pa­rable. Ceci s’oppose très clai­re­ment au Signifiant Un laca­nien, cette trame la plus intime du sujet, dont J.-A. Miller rap­pelle que si Lacan la qua­li­fie de Unaire, c’est par oppo­si­tion à « binaire », sou­li­gnant donc un « pas deux pareils ». Il n’est pas com­pa­rable, il est non-homogène, sépa­ré, abso­lu.

Domination du chiffre
Le sujet n’est pas caté­go­ri­sable. Pourtant, l’individu moderne a accep­té cette domi­na­tion paci­fique du chiffre, elle devient même ce qui sou­tient son être — si c’est chif­frable, ça existe. L’amour existe, la séro­to­nine le prouve. L’homme contem­po­rain, iden­ti­fié à son orga­nisme, ne répugne pas à être trai­té comme une machine, il traite lui-même son corps comme une machine dont il mesure sans cesse les capa­ci­tés ou les manques — taux de ceci, taux de cela. Le chiffre devient garan­tie de l’être, c’est vrai pour cha­cun d’entre nous d’une manière ou d’une autre. C’est acquis, déjà là. La poli­tique elle-même en est impac­tée. On voit le gou­ver­ne­ment par les experts, par ceux qui « savent ».
Il est pri­mor­dial de gar­der en tête que ces quan­ti­fi­ca­tions, ce choix de l’homologation quan­ti­ta­tive est un choix, jus­te­ment. Au départ, il y a un vœu qu’il en soit ain­si, un désir qui est désir de maî­trise, puisqu’une fois tout quan­ti­fié, on peut agir sur ces quan­ti­tés, les modi­fier, les régler. On voit ici que la domi­na­tion pour­rait n’être pas si paci­fiste, sauf à se convaincre que les GAFA et les NBIC res­te­ront « friend­ly », mais ai-je la même défi­ni­tion de « friend » et de ce qui m’est inti­me­ment « friend­ly » ?
J’ai eu la sur­prise de lire sous la plume de L. Alexandre, lui-même grand défen­seur de ce genre de pro­grès, une allu­sion à Lacan, à sa confé­rence de Louvain sur le sens de la vie dépen­dant du fait d’être mor­tel. Alexandre conclut : « une chose est sûre, psy­chiatre est un métier d’avenir ». Cette certitude-là, nous la par­ta­geons. Peut-être pas aus­si légè­re­ment et joyeu­se­ment que lui… et peut-être pas avec la même concep­tion du rôle du psy­chiatre.

L’invasion des écrans
Venons-en à des choses plus concrètes, plus quo­ti­diennes, non moins pro­blé­ma­tiques. Que faire, que dire, de cette inva­sion des écrans dans nos vies, celle des ados et des nôtres ? Une enquête récente sur les ado­les­cents et les écrans signa­lait que plus de la moi­tié des ados inter­ro­gés don­ne­raient cher pour que leur mère ou leur père, ou les deux, sache lâcher leur por­table… On parle désor­mais d’addiction, on voit des consul­ta­tions pour ce motif. Les sujets qui par­viennent à arrê­ter, comme on arrête de fumer, retrouve le goût, de la vie, du temps libé­ré, des rela­tions humaines… c’est dire a contra­rio com­bien les écrans peuvent cou­per de tout cela. Que se passe-t-il alors pour qu’on s’y adonne ?
La tech­no­lo­gie pro­meut l’image obli­ga­toire, et donc l’objet regard, dont on sait, si on est laca­nien, qu’il masque le manque, recouvre la cas­tra­tion. L’extraction du regard, dont Alain Cochard a par­lé, semble presque abo­lie dans notre civi­li­sa­tion où l’image est omni­pré­sente, avec son très fort poten­tiel addic­tif. C’est évi­dem­ment encore du côté de ce qu’on nomme les symp­tômes contem­po­rains — le débor­de­ment, l’illimité. L’excès sans la satié­té. La consul­ta­tion d’internet est typi­que­ment cela, de rebond en rebond, sans fin. Les connexions avec d’autres, Whatsapp et autres, peuvent aus­si être sans fin, puisqu’elles ne se limitent pas for­cé­ment aux gens que l’on connaît.
Avec ces écrans, le sujet n’est jamais sépa­ré. Jamais sépa­ré des autres, certes, mais sur­tout jamais sépa­ré de la jouis­sance. C’est le drame du har­cè­le­ment à l’école. Le phé­no­mène a tou­jours exis­té, les cours d’école des années 40 n’étaient pas moins rudes qu’actuellement, mais la dif­fé­rence notable est que désor­mais cela ne s’arrête pas après la jour­née, c’est conti­nu, le soir, la nuit… Cette prise directe avec la jouis­sance, du côté bour­reau comme du côté vic­time, court-circuite la pos­si­bi­li­té d’un recul, d’une mise en pers­pec­tive, bref, d’une inter­ven­tion sym­bo­lique. Elle obture aus­si le rap­port au manque, cet élé­ment essen­tiel au désir. Du coup elle favo­rise l’angoisse (due au manque de manque, défi­ni­tion laca­nienne) et les pas­sages à l’acte.

Objet cause d’an­goisse
Il y a excès à deux extré­mi­tés dif­fé­rentes, ce qui accen­tue le phé­no­mène. Excès d’offre d’une part, orga­ni­sée par le cal­cul capi­ta­liste, et excès à l’autre bout, via la sorte de défaut de bord, défaut de limi­ta­tion, telle qu’on le trouve dans la struc­ture psy­cho­tique, où l’objet, dit-on, est dans la poche.
Le sujet moderne est un sujet gavé, non man­quant, qui donc occulte sa divi­sion sub­jec­tive. C’est très clair dans la cli­nique avec les ados, chez qui ce gavage semble avoir aus­si réduit l’espace entre S1 et S2, l’espace qui per­met de dia­lec­ti­ser. Leurs énon­cés sont plu­tôt du côté de l’holophrase, agglu­ti­nés, com­pacts, et résis­tants : « ça me gave », « ch’sais pas », « la flemme », « j’m’en fous »…
L’apathie, l’ennui, la fatigue, ces pré­sen­ta­tions plates et désub­jec­ti­vées sont alors autant de masques à l’angoisse sous-jacente. Le pas­sage à l’acte, par exemple, qui amène sou­vent l’ado en consul­ta­tion, ne semble pas le concer­ner, il concerne le lycée, ou les parents, pas l’ado. C’est sou­vent son corps qui montre le trop, via des marques, mai­greur, tatouages ou autres cica­trices, tan­dis que son dis­cours est ver­rouillé. L’angoisse pour­ra sur­gir dans un deuxième temps, si l’ado accepte de pour­suivre le sui­vi et d’interroger ce qui se passe pour lui sur le plan sub­jec­tif, lais­sant appa­raître le véri­table objet cause d’angoisse, à chaque fois sin­gu­lier, caché der­rière la sur­con­som­ma­tion d’écrans et l’invasion d’images. Il devient alors pos­sible géné­ra­le­ment de réta­blir son rap­port à l’Autre. À l’autre certes aus­si, mais sur­tout à l’Autre, au sens du lieu des signi­fiants qui le trament, lui et lui seul.

Alexis
Deux courtes vignettes avant de conclure.
Alexis, 17 ans, vient me voir à cause d’une « grosse crise » avec sa mère. Il a tout cas­sé, et l’a copieu­se­ment insul­tée. Le ton est mon­té parce que cette der­nière a tou­ché à sa Play. « Elle sait qu’elle doit pas tou­cher, per­sonne doit tou­cher à mes objets ». Alexis est constam­ment ou presque bran­ché à l’un de ses objets — écou­ter de la musique, regar­der des vidéos, consul­ter inter­net, regar­der des Manga. Sa famille vou­drait qu’il sorte. « Mon frère il prend l’air dehors, mais moi je prends l’air là, dans mon ordi ». C’est bien cela oui. Ces objets font en fait solu­tion. Solution à un trop d’angoisse qui enva­hit Alexis à la moindre occa­sion — hypo­con­drie, images déli­rantes impo­sées, pas facile de faire face. Il accepte de venir me voir, mais fait le tra­jet à pied, le tram lui est insup­por­table — trop de regards. À pied il garde les yeux rivés sur son écran de télé­phone. Il n’a pas inter­net mais fait sem­blant, pour pou­voir avan­cer. Il réac­tive les images de Manga dans sa tête, avec l’inconvénient qu’alors les gestes des com­bats lui viennent dans le corps, ce qui dans la rue peut faire un cer­tain effet…
Alexis est tou­jours très en retard quand il vient, il m’explique que c’est le temps de se sépa­rer de ses vidéos, puisqu’il n’y a que là qu’il ne sent pas à quel point le monde va très mal. Depuis trois ans que je le reçois, nous trai­tons ensemble des sujets qui le pré­oc­cupent, mais il s’agit aus­si de bor­der la parole, de cou­per, car les mots enva­hissent tout autant que les images impo­sées. Le réglage par les écrans est en tout cas un pivot de la cure, la période où Alexis s’est mis à sor­tir et à créer du lien social avec cer­tains jeunes de son âge, notam­ment avec une jeune fille. Cela n’a pas été une période plus simple pour lui, loin s’en faut.

Félicien
Félicien, lui, est pri­vé d’ordi après 22h. Il me dit qu’il sait que c’est pour son bien, pour qu’il puisse se mettre au tra­vail, ou dor­mir, mais que c’est trop dur quand même, trop tôt sur­tout. Ce sont les jeux en réseau qui lui manquent le plus, pour le contact avec les copains. Ce sont ceux du col­lège qu’il retrouve le soir par ce biais. Félicien, 15 ans, a eu une très grave mala­die dont il est à peine sor­ti. Il dis­tingue deux usages de l’ordi pen­dant ce temps dif­fi­cile. D’abord jouer à corps per­du, notam­ment à des jeux d’argent, pour tout oublier, sur­tout la dou­leur, et aus­si l’angoisse d’avoir d’autres mala­dies en plus. Puis les jeux en réseau, qui au début avait la même fonc­tion, mais qui lui ont per­mis ensuite de s’extraire de sa chambre, lui qui ne vou­lait se mon­trer à per­sonne. « Ils se rejoi­gnaient pour se voir et rigo­ler, j’ai eu envie d’en être ».
Le pre­mier usage obture le manque, mais pour Félicien, c’était alors néces­saire, même si ça lui a coû­té en termes d’argent. Il s’est fait peur à cause de ces sommes et a su s’arrêter, un jour dont il garde la mémoire, date et heure. L’autre usage fait émer­ger au contraire le manque que la jouis­sance immé­diate ne comble pas tout à fait, et amène à une issue, c’est le cas de le dire puisqu’il sort. La struc­ture de ces deux sujets n’est pas la même, leur usage des objets de la moder­ni­té non plus, mais si je vous en parle c’est que pour les deux il y a une dimen­sion utile à côté de celle plus dan­ge­reuse. L’hyper connexion n’est pas qu’une addic­tion à soi­gner pour remettre l’individu d’équerre.

Pure jouis­sance
Cette hyper-connexion des indi­vi­dus est évi­dem­ment l’objet d’un cal­cul dans le dis­cours capi­ta­liste, il n’y a qu’à voir le déluge d’objets pré­cieux à la vie si éphé­mère. À peine ache­tés, déjà obso­lètes ! Cette tem­po­ra­li­té tyran­nique et folle bou­le­verse la tem­po­ra­li­té sub­jec­tive, l’assaille, et crée ain­si l’addiction recher­chée — échap­per à ce tem­po, à tout prix, en se jetant sur les écrans, « dans »  les écrans. On touche ici aux limites de cette concep­tion évo­quée plus haut d’un corps machi­nique. Là, le corps échappe, dys­fonc­tionne, c’est le numé­rique sous son ver­sant déré­gu­la­tion et non pas régu­la­tion. Le corps n’est plus com­pa­rable, homo­gène, il est pure jouis­sance, cou­pée de l’autre et du lan­gage, non quan­ti­fiable.

« Une sor­tie par l’im­passe »
Pour conclure rapi­de­ment, le corps connec­té hyper­mo­derne pré­sente deux faces, celle d’un corps sous contrôle, et celle d’un corps qui échappe. Rien de bien neuf ici, puisque de tout temps les pra­tiques trans­gres­sives, fumer, se dro­guer, ont exis­té. Mais le temps des Uns tout seuls change la donne du côté de la trans­gres­sion. Sans norme autre que quan­ti­ta­tive, com­ment se repé­rer dans le fran­chis­se­ment ? L. Alexandre, notre adepte de l’intelligence arti­fi­cielle le note : « Nos inno­va­tions tech­no­lo­giques sont de plus en plus trans­gres­sives, et la socié­té les accepte avec une faci­li­té crois­sante. L’humanité est lan­cée sur un tobog­gan trans­gres­sif ». Un tobog­gan, oui, une glis­sade plus que des fran­chis­se­ments, et ce ne sont pas les comi­tés d’experts, ou même les comi­tés d’éthique qui vont y chan­ger quoi que ce soit. Lui, Alexandre, s’en réjouit. Et nous ? Il n’y a pas à s’en réjouir ou pas mais à prendre en compte la sub­jec­ti­vi­té de notre époque.
F. Ansermet pro­pose ce qu’il appelle « une sor­tie par l’impasse ». Puisque ces nano et bio-technologies conduisent à des ver­tiges du fait des dimen­sions impen­sables qu’elles abordent — la mort de l’humain, par exemple, nous emmène aux fron­tières du réel impos­sible à sym­bo­li­ser —, il sou­met l’i­dée d’ob­ser­va­toires des consé­quences de ces points de butée, c’est-à-dire des obser­va­toires de l’angoisse. Mais pour cela, dit-il, il faut reve­nir à la cli­nique, c’est-à-dire au un par un, pour appuyer les solu­tions du sujet face à un réel qui le dépasse, appuyer la mise en place d’un « écart créa­teur » par rap­port à l’usage obli­gé qu’imposent ces tech­no­lo­gies et par rap­port aux cer­ti­tudes pres­crites, tout en en cer­nant les effets de jouis­sance. « Se ser­vir de l’impasse pour en extraire une solu­tion », du côté d’une inven­tion, donc d’une liber­té. C’est une issue par le réel lui-même, explique Ansermet, puisque de ce réel qui lui n’est relié à rien — « […] le stig­mate du réel c’est de ne se relier à rien »7)Lacan J., Le Séminaire, Le Séminaire, livre XXIII, Le sin­thome, Le Seuil, Paris, 2005., — on fera un usage de cou­pure, de césure, contre les cer­ti­tudes. Un gain de liber­té peut alors être pro­duit.
C’est là l’enjeu de la cli­nique psy­cha­na­ly­tique face à ce monde où l’hyperconnexion ne laisse plus d’espace au sujet.

Geneviève Briand
Nantes — jan­vier 2019

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Références   [ + ]

1.Assistance vidéo à l’ar­bi­trage.
2.Lacan J., « d’une réforme dans son trou », 1969. Article sur la réforme uni­ver­si­taire, écrit à la demande du jour­nal Le Monde, mais non publié par le jour­nal.
3.Dubet F., Trois jeu­nesses : La révolte, la galère, l’é­meute, le Bord de l’eau, coll. Crescendo, juin 2018.
4.Cf. PatientsLikeMe, https://www.patientslikeme.com/
5.Besnier J.-M. & Alexandre L., Les robots font-il l’amour ? : le trans­hu­ma­nisme en 12 ques­tions, Dunod, Paris, 2016.
6.Gawdat Mo, La for­mule du bon­heur, des solu­tions pour être heu­reux !, Larousse, coll. La.essais, Paris, 2018 & cf. la recette-programme du bon­heur de Mo Gawdat dans One bil­lion people hap­py.
7.Lacan J., Le Séminaire, Le Séminaire, livre XXIII, Le sin­thome, Le Seuil, Paris, 2005.