Le Lendemain ?  CΑΡ y était le soir même — le 2 juin —, le dis­tri­bu­teur du film de Magnus von Horn, ayant sou­hai­té une sor­tie du film en salle avec des débats dans toute la France. Au ciné­ma Katorza, à Nantes, CAP était pré­sent au titre de son par­te­na­riat avec la ΜDΑ, avec Nathalie Le Barazer, sous-directrice de la Protection judi­ciaire de la jeu­nesse de Loire-Atlantique et de Vendée.

Le Lendemain est le pre­mier long métrage de Magnus von Horn, jeune réa­li­sa­teur sué­dois qui a fait des études ciné­ma­to­gra­phiques à Varsovie. Dans le dos­sier de presse qui accom­pagne la sor­tie du film, on peut lire : « L’idée de réa­li­ser Le Lendemain m’est venue lors de mes repé­rages pour mon court métrage de fin d’études. Je lisais des rap­ports de police sur des crimes com­mis par des ado­les­cents et l’une de ces his­toires m’a par­ti­cu­liè­re­ment bou­le­ver­sé. Un jeune gar­çon de quinze ans avait étran­glé sa petite amie parce qu’il ne pou­vait pas sup­por­ter qu’elle soit amou­reuse d’un autre. »
Le film com­mence après que le gar­çon a pur­gé sa peine.

Comment vivre après avoir com­mis l’irréparable ?
John a pur­gé sa peine. Il veut repar­tir dans la vie comme avant — aller au lycée, regar­der la télé­vi­sion, retrou­ver ses copains, ne pas écou­ter son père. Ce choix sou­lève deux pro­blèmes.
• John fait comme s’il n’y avait pas à inven­ter la vie d’après, comme s’il pou­vait faire l’économie d’avoir à inté­grer cet impen­sable dans sa vie, alors qu’il y a un tra­vail à faire pour inté­grer cet acte insen­sé dans le cir­cuit de la parole et du lan­gage, avant de réin­té­grer la com­mu­nau­té des êtres par­lants. Le temps de son empri­son­ne­ment n’a  pas été, semble-t-il, mis à pro­fit pour l’aider dans cette voie.
• Les autres n’ont pas pu pen­ser cette hor­reur. Ils voient uni­que­ment en ce jeune homme un monstre, ce qui leur per­met de consi­dé­rer  cette vio­lence comme inhu­maine.
Pourtant, la vio­lence est humaine, trop humaine – « […] la féro­ci­té de l’homme à l’endroit de son sem­blable dépasse tout ce que peuvent les ani­maux, et [face] à la menace qu’elle jette à la nature entière, les car­nas­siers eux-mêmes reculent hor­ri­fiés. »1)Jacques Lacan, « Fonction de la psy­cha­na­lyse en cri­mi­no­lo­gie », Écrits, Paris Seuil, 1999, p. 147. Les socié­tés humaines, mal­gré tous leurs efforts de civi­li­sa­tion, n’en ont jamais ter­mi­né avec ce pro­blème.

Le monde après le patriar­cat

Mats Blomgren dans LE LENDEMAIN

Mats Blomgren dans LE LENDEMAIN

Magnus von Horn situe l’action du film dans la petite com­mu­nau­té vil­la­geoise où John a gran­di, et dans laquelle il a choi­si de retour­ner. C’est un vil­lage rural, le père de John est agri­cul­teur. Le film montre sur­tout des hommes, des hommes peu bavards. La camé­ra suit sur­tout le père de John qui se débat dans sa ferme, essaie d’éduquer seul ses deux gar­çons tout en s’occupant de son père impo­tent.
Société d’hommes, de pères, mais de pères déchus.
Dès la sor­tie de pri­son, la scène du retour en voi­ture pose le déclin du patriar­cat — le père n’ayant pas d’autre solu­tion que de frei­ner bru­ta­le­ment et de pro­je­ter son fils contre le tableau de bord pour que sa parole ait un effet  : « Mets ta cein­ture ! »
Autre scène sai­sis­sante, celle du père humi­lié, jeté à terre par des jeunes gens sou­te­nant le refus du ben­ja­min d’o­béir à son père. La parole pater­nelle ne vaut plus rien.

Hypothèses sur les causes du pas­sage à l’acte
Adolescent, John a une petite amie. Il la tue lors­qu’il apprend qu’un autre a pris sa place. L’adolescence est le temps où le savoir de l’enfance n’est plus d’aucun recours pour répondre aux ques­tions sur la sexua­li­té et l’amour. Ces ques­tions se for­mulent à nou­veaux frais à cause de la pous­sée pul­sion­nelle et l’imminence de la ren­contre sexuelle. Face aux choix d’avenir, l’adolescent tra­verse une période de doute, d’incertitude, d’angoisse et de soli­tude. L’appui sur la tra­di­tion, fami­liale ou reli­gieuse, n’offre plus de modèle. Ne nous en plai­gnons pas, c’était un car­can. Mais le recul des tra­di­tions a pour effet de ren­for­cer l’isolement et pro­duit une déso­rien­ta­tion face aux choix à faire.
Ulrik Munther dans LE LENDEMAIN Le film per­met de faire l’hy­po­thèse que la perte de l’objet d’amour a été une catas­trophe sub­jec­tive pour John. Toutefois nous appre­nons par une conver­sa­tion entre John et sa nou­velle amie que le point d’in­sup­por­table a été atteint non pas au moment de la rup­ture avec l’ai­mée mais au moment ou elle est deve­nue l’objet d’un autre. Qu’un autre pos­sède cet objet d’a­mour après la sépa­ra­tion, c’est cela qui a conduit au pas­sage à l’acte. Son amie ne l’a pas trom­pé car ils n’étaient plus ensemble à ce moment-là. C’est pour­tant elle qu’il tue.
Il ne peut rien dire de ce meurtre. Il n’a rien res­sen­ti mais il se sou­vient de chaque détail, alors qu’il a été décrit comme dans un état second. Ce geste est hors sens pour lui.
Le jeune homme a subi deux pertes — l’appui qu’il avait pen­sé trou­ver dans l’amour ; l’exclusion de la com­mu­nau­té des pairs qui ont une petite amie. Il tue cet objet d’amour pour en pri­ver l’autre et en faire un sem­blable, pourrait-on dire. La perte de ce deuxième appui est déci­sive si l’on consi­dère que dans notre monde contem­po­rain, les ado­les­cents s’appuient plus sur les sem­blables que sur le père et le modèle des géné­ra­tions pré­cé­dentes. Cette perte est une mort sub­jec­tive pour John qui ne sait pas com­ment s’inscrire dans le monde.

Un docu­ment cli­nique
À pro­pos de ce film, on pour­rait par­ler de la réin­ser­tion, des pro­blèmes de socié­té, de la dis­pa­ri­tion de l’autorité pater­nelle, du manque de dia­logue. Nous l’avons fait lors du débat qui a sui­vi la pro­jec­tion. Mais cela n’explique pas tout.
Il est inté­res­sant de voir le film comme un docu­ment cli­nique, à lire comme une mise en scène de ce qui se passe dans la tête d’un sujet psy­cho­tique qui a com­mis un pas­sage à l’acte cri­mi­nel. Disons qu’il se retrouve hors dis­cours. L’était-il déjà avant ?

Ulrik Munther dans LE LENDEMAIN

Ulrik Munther dans LE LENDEMAIN

Le dis­cours pater­nel n’a pas de prise sur lui. Il encaisse sans bron­cher la haine des autres, parle peu, tra­vaille à l’école. Rien ne semble vrai­ment l’affecter. De manière sur­pre­nant, il se dirige vers la mère de la jeune fille qu’il a tuée lors­qu’il l’aperçoit dans un super­mar­ché. Elle le frappe. Il se laisse faire. Puis il s’introduit au domi­cile de cette der­nière en son absence. Il va dans la chambre de son amie décé­dée et s’allonge sur son lit. La peur d’être sur­pris semble lui être étran­gère. Il erre, impas­sible.
Une excep­tion tou­te­fois à cette impas­si­bi­li­té : les femmes. Il est mu par une curio­si­té, par une force qui le pousse vers l’Autre fémi­nin. Avec elles, il sort de son mutisme. Il parle. Magnus von Horn met en scène très peu de femmes dans ce film. À aucun moment n’est évo­quée la mère de John. Les seuls per­son­nages fémi­nins signi­fi­ca­tifs sont la mère de la jeune fille assas­si­née, la petite amie lycéenne, la direc­trice du lycée et une ensei­gnante. La jeune fille assas­si­née elle-même est un per­son­nage cen­tral, absente à l’image évi­dem­ment – pas de retours en arrière qui la mon­tre­rait vivante – mais très pré­sente puisqu’on parle d’elle, et que tout tourne autour de sa dis­pa­ri­tion.
La rare­té des per­son­nages fémi­nins met en valeur l’im­por­tance qu’elles ont et leur mys­tère, ce mys­tère sus­ci­tant un pas­sage par la parole. John trouve là quelque chose qui n’est pas son vide et qui est arti­cu­lé dans la parole. L’univers lan­ga­gier qui n’est pas ordon­né autour d’une balise comme le Nom-du-Père trouve une sup­pléance du côté d’un lien de parole avec une femme.
La der­nière scène du film est une indi­ca­tion que quelque chose de ce côté serait pos­sible. Alors qu’il est à nou­veau dans une impasse, sau­va­ge­ment bat­tu par des cama­rades de classe, exclu du lycée, la seule solu­tion qui lui appa­raît est la réédi­tion du meurtre. Tuer la mère de la vic­time ou être tué par elle. Après l’a­voir mena­cée puis som­mée de le tuer, le silence reve­nu au milieu d’une pièce sac­ca­gée dans un débor­de­ment de fureur, le silence reve­nu, la mère lui dit seule­ment  : « Pars d’ici main­te­nant ». Cette parole pro­duit un effet. Il démonte len­te­ment son fusil, il le place dans un sac en plas­tique et il repart en moto.
Il lui reste à inven­ter sa vie d’après, pas sans le détour du lien à l’autre via la parole.

Alain Cochard
Nantes  — juin 2016

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Références   [ + ]

1.Jacques Lacan, « Fonction de la psy­cha­na­lyse en cri­mi­no­lo­gie », Écrits, Paris Seuil, 1999, p. 147.