Han Dong et Yan Jie — Saint-Nazaire — photo : Alain Cochard

Han Dong et sa com­pagne Yan Jie — Saint-Nazaire — sep­tembre 20123 — pho­to : Alain Cochard

Nous avons ren­con­tré l’é­cri­vain chi­nois Han Dong 韩东 alors qu’il était accueilli en rési­dence à la MEET — la Maison des Écrivains Étrangers et Traducteurs, à Saint-Nazaire.
Envoyé dans les camps de réédu­ca­tion pen­dant neuf ans, de l’âge de huit ans à dix-sept ans, avec sa mère et son père lui-même écri­vain, Han Dong 韩东, fon­da au début des années 80 avec quelques autres poètes d’avant-garde, par­mi les­quels Yu Jian 于坚, le cercle lit­té­raire Tamen 他们 « Eux », puis la revue lit­té­raire épo­nyme. Dans un contexte où la chose écrite se devait d’ex­pri­mer un point de vue moral et où pré­va­lait une écri­ture for­melle, sou­cieuse avant tout d’é­ru­di­tion, Han Dong 韩东 a insis­té sur la pri­mau­té de la langue, et défen­du l’emploi de la langue par­lée dans la poé­sie. Il a radi­ca­li­sé cette concep­tion nou­velle de la poé­sie dans une for­mule choc : « Le poème s’arrête à la langue – 诗到语言为止», saluée par les cri­tiques comme un slo­gan révo­lu­tion­naire, en rup­ture avec la manière d’é­crire anté­rieure.

Très atta­ché à son indé­pen­dance, Han Dong 韩东 conti­nue d’exer­cer une forte influence sur les écri­vains chi­nois. Il a reçu de nom­breux prix lit­té­raires, et si son oeuvre — poèmes, essais, romans — reste mécon­nue en France, elle est tra­duite en plu­sieurs langues. On trouve dans ses écrits une obser­va­tion inci­sive du monde qui l’en­toure avec une source d’ins­pi­ra­tion constante dans l’ab­sence des êtres à jamais dis­pa­rus. « Les amours pas­sées, la perte d’êtres chers laissent un vide qui a plus de sens et de valeur que les choses tan­gibles.» Au thème récur­rent de l’ab­sence est indis­so­cia­ble­ment asso­ciée « la pré­sence latente de la pen­sée tra­di­tion­nelle chi­noise — confu­cia­nisme, taoïsme ou boud­dhisme — qui irrigue la vie quo­ti­dienne de tout Chinois et qui habite la langue elle-même.» Concevant la poé­sie comme la ren­contre entre la langue et une vie sin­gu­lière, Han Dong 韩东 pré­ci­sait dans une inter­view accor­dée à sa tra­duc­trice Nicky Harman, qui l’a fait connaître au Royaume-Uni : « Un poème est vivant lors­qu’il trans­forme, sti­mule, et donne nais­sance à quelque chose de nou­veau. »

Han Dong 韩东 est éga­le­ment un fami­lier des pla­teaux de tour­nage, aus­si bien der­rière la camé­ra, en tant que scé­na­riste de film, que devant les camé­ras en tant qu’ac­teur. On peut le voir dans le film de Jia Zhangke 贾樟柯 A Touch of Sin 天注定得. À la ques­tion de savoir pour­quoi il écrit, Han Dong 韩东 répond: « Je ne sais rien faire d’autre. Les gens qui réus­sissent sont dans la poli­tique ou les affaires. Moi, je ne sais pas faire ça ». Nous publions aujourd’hui le pre­mier des poèmes dont Han Dong 韩东 nous a don­né l’exclusivité — LA FUREUR DU MONDE. Dans une suc­ces­sion de tableaux fami­liers et pai­sibles, appa­rem­ment bien éloi­gnés de la fureur annon­cée dans le titre, Han Dong 韩东, sur­nom­mé dans ses jeunes années « le poète en colère », dis­tille dans le cours des choses un sen­ti­ment d’in­tran­quilli­té.

Han Dong 韩东 écrit en ce moment un nou­veau scé­na­rio pour le ciné­ma et son der­nier roman qui a pour thèmes l’a­mour et la reli­gion sor­ti­ra en jan­vier 2016. La tra­duc­tion fran­çaise de cer­tains de ses poèmes est parue l’an der­nier dans la revue POÉSIE, n° 149–150, 3ème et 4ème tri­mestre 2014, aux édi­tions Belin.

怒气冲冲的世界

LA FUREUR DU MONDE

哦,这个怒气冲冲的世界
只有清风是温和的
只有夜晚的树木是安静的
只有那条流浪的狗是无辜的
柔软的爪子翻动坚硬的垃圾
发出卡啦卡啦的声音

Oh, cette fureur du monde !
Seule la brise est douce
Seuls les arbres, la nuit, sont tran­quilles
Seul le chien errant est inno­cent
Ses griffes tendres fouillent les déchets solides
Dans une suite de cris­se­ments

只有笼子里的鸡是驯服的
只有案板上的肉是无欲的
只有星辰隔得最远
用一些朦胧的光使你看见
那些光也用于掩饰

2010

Seules les poules en cage sont dociles
Seule la viande à l’étal est sans désir
Seules les étoiles sont ce qu’il y a de plus loin­tain
Ces lueurs dif­fuses où les choses se donnent à voir
Servent aus­si à te les dis­si­mu­ler

Traduction — Catherine Orsot Cochard

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