Au ciné­ma Katorza, le 27 juin 2016 à 20h30, Sophie Demir, auteur de « Jane Austen, une poé­tique du dif­fé­rend », et Marc Grandsard, auteur-réalisateur, cofon­da­teur de l’é­cole de ciné­ma CinéCréatis à Nantes, pré­sen­te­ront Love & Friendship de Whit Stillman, adap­té du roman de Jane Austen, « Lady Susan ». La dis­cus­sion sera ani­mée par Alain Cochard, psy­cha­na­lyste. 

Affiche de Love & Friendship

Love & Friendship sort en salle le 22 juin. Ce long métrage de Whit Stillman1)Auteur, réa­li­sa­teur et scé­na­riste amé­ri­cain, Whit Stillman est l’au­teur de Metropolitan [1990], Barcelona [1994], The Last Days of Disco [1998], et Damsels in Distress [2011]. Il a reçu le Prix Scott Fitzgerald 2014 pour son roman Derniers jours du dis­co, Éditions Tristram, Auch, 2014, trad. Olivier Grenot, des­sins de Pierre Le Tan. est libre­ment adap­té d’une œuvre de jeu­nesse de Jane Austen — Lady Susan.
L’auteur-réalisateur amé­ri­cain relève ain­si le défi : adap­ter pour le grand écran une œuvre lit­té­raire majeure, dif­fi­cile à sai­sir intrin­sè­que­ment par l’i­mage. Seule l’a­dap­ta­tion de Sense and Sensibility2)Raison et Sentiments d’Ang Lee [1995], adap­té du roman épo­nyme [1811] de Jane Austen, avec Emma Thompson, Kate Winslet, Hugh Grant. trouve grâce à ses yeux, les autres ayant le don de l’en­nuyer très vite. À l’in­verse, fort des cri­tiques élo­gieuses qui pré­cèdent la sor­tie en France de Love & Friendship, W. Stillman juge son film « intel­li­gent, drôle, sur­pre­nant ! », mais il pré­cise qu’il a « pillé » allè­gre­ment le texte ori­gi­nal très riche, sa forme épis­to­laire inci­sive — d’où sont extraites les répliques les plus savou­reuses —, lui offrant pra­ti­que­ment un scé­na­rio clé en main.
L’admiration que W. Stillman voue à Jane Austen ne date pas d’hier. Pourtant il ne s’en cache pas, sa pre­mière ren­contre à dix-huit ans avec Jane Austen à tra­vers Northanger Abbaye a été un fias­co. Le livre lui est tom­bé des mains. À la fin de ses études uni­ver­si­taires, sur l’in­sis­tance de sa sœur, il fait une nou­velle ten­ta­tive avec Pride and Préjudice — Orgueil et Préjugés. Cette fois, l’ob­jet atteint sa cible. L’impact est tel que toute l’œuvre de Jane Austen devien­dra pour lui une réfé­rence et une source d’ins­pi­ra­tion constante. Déjà dans Metropolitan3)Sélectionné à Cannes à la Quinzaine des réa­li­sa­teurs en 1990, le film a rem­por­té le Léopard d’Ardent au Festival de Locarno 1990 et le Prix de la cri­tique inter­na­tio­nale au Festival du ciné­ma amé­ri­cain de Deauville., il fil­mait les dis­cus­sions d’un groupe de prep­pies new yor­kais, non sans res­sem­blances avec les pro­ta­go­nistes de Mansfield Park, manière de rendre hom­mage à Jane Austen et de démon­trer la per­ti­nence tou­jours actuelle de son pro­pos.

 

Portrait de Jane Austen publié en 1870 dans A Memoir of Jane Austen, et gravé d'après une aquarelle de James Andrews de Maidenhead, elle-même tirée du portrait fait par Cassandra Austen.

Portrait de Jane Austen publié en 1870, d’a­près une aqua­relle de James Andrews de Maidenhead, à par­tir du por­trait fait par Cassandra Austen.

W. Stillman a emprun­té le titre de son film non pas à Lady Susan dont il s’est ins­pi­ré, mais à un autre roman épis­to­laire de Jane Austen, plus pré­coce encore — Love and Freindship4)Love and Freindship [1790] — Amour et Amitié, Payot et Rivages poche, Paris, 2013, trad. Laurent Folliot. —, avec cette ortho­graphe par­ti­cu­lière qui a tra­ver­sé les siècles, dans lequel l’au­teur qui n’a­vait que quinze ans se moque avec humour des his­toires sen­ti­men­tales en vogue tout en aigui­sant son arme — l’i­ro­nie. L’exergue — « Deceived in Friendship and Betrayed in Love »5)« Amitié déçue et Amour tra­hi. » — qui contre­dit le titre est révé­la­teur du tour paro­dique que va prendre le récit. Le lec­teur est pré­ve­nu. Cela se ter­mi­ne­ra mal.
Cet exergue pour­rait ser­vir éga­le­ment de sous-titre à Lady Susan car le livre abou­tit à un même désen­chan­te­ment iro­nique. Miss Manwaring devra res­treindre son train de vie en rai­son de frais de toi­lette dis­pen­dieux, des­ti­nés à séduire un homme qu’une femme de dix ans son aînée, lui a ravi, et cette femme, Lady Susan Vernon, fait à contre­coeur de cet homme son mari, faute de mieux — sa confi­dente et com­plice n’ayant pu empê­cher que soient expo­sés au grand jour des faits qui la dis­cré­ditent, anéan­tis­sant du même coup un pro­jet de mariage plus pres­ti­gieux — « Facts are such hor­rid things ! »
En choi­sis­sant d’a­dap­ter à l’é­cran Lady Susan, W. Stillman sort de l’ou­bli un roman et une héroïne ou plu­tôt anti-héroïne, au vu de son amo­ra­li­té, atta­chée à son indé­pen­dance. Décidée à impo­ser à sa fille un mari qui serve ses propres inté­rêts et à pro­fi­ter le plus long­temps pos­sible de sa liber­té avant d’en choi­sir un à sa conve­nance pour elle-même, Lady Susan Vernon, veuve depuis peu, se débat pour résoudre une équa­tion impos­sible : la néces­si­té de se plier aux règles de la socié­té et son goût pour le liber­ti­nage.
Dans le secret d’une cor­res­pon­dance adres­sée à son amie, Lady Susan Vernon se révèle cal­cu­la­trice, intri­gante, et dénuée de tout scru­pule lors­qu’il s’a­git d’ar­ri­ver à ses fins, plus proche en cela de la mar­quise de Merteuil dans Les Liaisons dan­ge­reuses que de tous les autres por­traits de femmes des­si­nés par Jane Austen.
W. Stillman a don­né à ce roman somme toute assez sombre, si ce n’é­tait la viva­ci­té des des­crip­tions et les traits d’es­prit qui fusent sous la plume de l’au­teur, les cou­leurs de la comé­die — Lady Susan Vernon, jouée par Kate Beckinsale est piquante et déli­cieu­se­ment méchante — et la fin, de son cru, apaise dans un sou­rire les ten­sions géné­rées par les retour­ne­ments de situa­tion.
W. Stillman évite cepen­dant l’é­cueil du roman­tisme, si éloi­gné de l’u­ni­vers de Jane Austen, atten­tif à mettre en valeur le regard aigui­sé et spi­ri­tuel qu’elle porte sur un monde régi par des normes, et qui en révèle l’ar­ti­fice, et la manière dont s’y déploie et se joue le rap­port entre les hommes et les femmes, afin de nous convaincre, comme il en est fer­me­ment convain­cu lui-même, que l’œuvre de Jane Austen est tou­jours vivace et que ce n’est pas une lec­ture réser­vée aux femmes, citant à l’ap­pui l’un de ses pre­miers admi­ra­teurs, l’é­cri­vain Sir Walter Scott.

Catherine Orsot Cochard
Nantes — Juin 2016

27 juin 2016 à 20h30 au ciné­ma Katorza à Nantes,

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Références   [ + ]

1.Auteur, réa­li­sa­teur et scé­na­riste amé­ri­cain, Whit Stillman est l’au­teur de Metropolitan [1990], Barcelona [1994], The Last Days of Disco [1998], et Damsels in Distress [2011]. Il a reçu le Prix Scott Fitzgerald 2014 pour son roman Derniers jours du dis­co, Éditions Tristram, Auch, 2014, trad. Olivier Grenot, des­sins de Pierre Le Tan.
2.Raison et Sentiments d’Ang Lee [1995], adap­té du roman épo­nyme [1811] de Jane Austen, avec Emma Thompson, Kate Winslet, Hugh Grant.
3.Sélectionné à Cannes à la Quinzaine des réa­li­sa­teurs en 1990, le film a rem­por­té le Léopard d’Ardent au Festival de Locarno 1990 et le Prix de la cri­tique inter­na­tio­nale au Festival du ciné­ma amé­ri­cain de Deauville.
4.Love and Freindship [1790] — Amour et Amitié, Payot et Rivages poche, Paris, 2013, trad. Laurent Folliot.
5.« Amitié déçue et Amour tra­hi. »