Moonlight, deuxième long métrage de Barry Jenkins, adap­té de la pièce de théâtre, In Moonlight Black Boys Look Blue de Tarell Alvin McCraney, arri­vé en tête aux Independent Spirit Awards, avait été una­ni­me­ment salué par la cri­tique. Dimanche, à la 89e céré­mo­nie des Oscars du ciné­ma, il a reçu l’Oscar du meilleur film, l’Oscar du meilleur scé­na­rio adap­té et l’Oscar du meilleur second rôle mas­cu­lin pour Mahershala Ali.

MOONLIGHT DANS LES ÉTOILES

Parti de rien comme un vrai zonard, T’as toutes les chances d’arriver nulle part, chan­tait Jacques Higelin dans les années 70. Il décri­vait une vie sans espoir dans une ban­lieue fran­çaise, à la fois éloi­gnée et proche du Miami où vit Chiron.

Parti de rien
Barry Jenkins nous plonge dans un quar­tier de la drogue aux côtés de ce jeune gar­çon noir, Chiron, qui part de rien — pas de père, seul avec sa mère qui recon­naî­tra plus tard qu’elle ne l’a pas aimé lorsqu’il en avait besoin. Chiron se débrouille seul dans la vie sans le secours d’un dis­cours ni d’un modèle, qui pour­raient l’orienter et faire auto­ri­té. Il parle très peu, n’a pas de lien fort avec ses pairs. Sa dif­fé­rence — il est ché­tif et n’aime pas la bagarre — le désigne comme souffre-douleur. Dans les scènes où les autres le pour­suivent, le réa­li­sa­teur a recours à un plan en par­tie flou qui donne au spec­ta­teur la sen­sa­tion d’une incom­pré­hen­sion entre Chiron et les autres.
Moonlight vient de recueillir les lau­riers aux Oscars – meilleur film, meilleur second rôle pour Mahershela Ali – pour la qua­li­té de son scé­na­rio mais éga­le­ment pour son dis­cours sur la diver­si­té. Signalons tou­te­fois que Barry Jenkins ne s’attarde pas trop sur les déter­mi­nants fami­liaux et sociaux. Tous les enfants de ce quar­tier évo­luent dans un uni­vers de délin­quance et de drogue, dans lequel les chances sont réduites, certes, mais qui ne suf­fit pas à pré­dire le des­tin de cha­cun. Cette his­toire est proche de l’expérience du réa­li­sa­teur et de l’auteur de la pièce dont le film est l’adaptation – Tarell Alvin McCraney. Ils ont gran­di dans ce quar­tier dans des condi­tions proches de celles de Chiron. Ce film montre autre chose : une sin­gu­la­ri­té à l’œuvre dans la construc­tion d’une vie, que résume Mahershela Ali, issu d’un milieu com­pa­rable, « Quand on est pris au piège des détails qui nous rendent tous dif­fé­rents, il y a deux façons de per­ce­voir la situa­tion. Soit on décide de voir ce qu’il y a d’unique chez une per­sonne, soit on se bat contre cette dif­fé­rence. »
Moonlight peut être vu comme une explo­ra­tion de l’unique, à par­tir du hasard.

Une ren­contre de pur hasard
Dans la pre­mière scène, Juan, le chef du tra­fic de drogue vient sur­veiller ses employés et les moti­ver, comme n’importe quel petit com­mer­çant, quand une bande de gamins, à la pour­suite de Chiron, passe devant lui. Juan le retrouve dans la mai­son aban­don­née où il s’est réfu­gié. Chiron ne dit mot, se conten­tant de répondre de lui en silence, mais il accepte le repas que Juan lui offre et le gîte pour la nuit. Ses seuls mots seront pour la com­pagne de Juan. Cette ren­contre de pur hasard inau­gure une rela­tion pleine de tact — épure lan­ga­gière pour poser les ques­tions essen­tielles : la haine pour la mère, la digni­té, l’orientation sexuelle. De cette ren­contre avec Juan, Chiron trouve quelqu’un avec qui par­ler et cela va orien­ter sa vie. «  Ce sont les hasards qui nous poussent à droite et à gauche, et dont nous fai­sons notre des­tin… »1)Lacan J., « Joyce le symp­tôme », Le Séminaire, livre XXIII, Paris, Le Seuil, 2005, p. 162..
Il est peu pro­bable que le réa­li­sa­teur ait eu connais­sance de cette réfé­rence tirée du der­nier ensei­gne­ment de Lacan, mais son pro­pos est bien celui de la construc­tion d’une iden­ti­té dans un monde où l’indétermination est la règle. La mise en scène des rap­ports entre les dif­fé­rents per­son­nages est la loupe que nous tend Barry Jenkins pour lire le monde occi­den­tal d’aujourd’hui. Le recul des dis­cours éta­blis laisse les sujets seuls face aux énigmes de l’existence. Moonlight explore les manières de s’orienter, de prendre posi­tion et de trou­ver son orien­ta­tion sexuelle. Cet effet de loupe nous donne à voir ce qui d’ordinaire reste invi­sible, caché sous le man­teau de l’appartenance sociale et fami­liale, étouf­fé sous le poids des sen­ti­ments. À par­tir d’une ren­contre impré­vi­sible, incal­cu­lable, quelque chose fait évé­ne­ment, et du fait que nous par­lons, ce hasard s’articule à un sens qui peut prendre la figure du des­tin ou d’une voca­tion. « Et le plus sou­vent, pour ne pas dire tou­jours, quand un axiome se dégage, on s’aperçoit qu’il avait été refi­lé au sujet, dans son enfance, à un moment spé­cial de dis­po­ni­bi­li­té et d’ouverture, par quelqu’un de sa famille ou de ce qui en tenait lieu. »2)Miller J.-A., « Nous sommes pous­sés par des hasards à droite et à gauche », La Cause freu­dienne, n° 71, p. 67.. Le pre­mier hasard — la nais­sance de Chiron auprès d’une mère plus acca­pa­rée par la drogue et les hommes de pas­sage que par l’éducation de son fils — s’est tra­duit pour le gar­çon en une posi­tion d’exilé. Le deuxième hasard — la ren­contre avec Juan — a consti­tué la trame d’un rap­port aux autres, fon­dé sur les valeurs de digni­té et de viri­li­té. Deux iden­ti­fi­ca­tions sont pro­duites : une pre­mière à l’image du petit qu’on rejette — son sur­nom est Little et sa mère l’éjecte du domi­cile lorsqu’elle ramène un homme -, une seconde à la viri­li­té et à la force. L’une chas­sant l’autre. La seconde est trop cari­ca­tu­rale pour être viable.

Des mots et des corps
Les iden­ti­fi­ca­tions sont faites d’images et de mots, elles sont mul­tiples et chan­geantes, mais elles ont aus­si une force qui pro­duit un effet sur le corps.
Éjecté du dis­cours mater­nel, Chiron s’éjecte phy­si­que­ment ; son corps se déplace, il court pour échap­per à ses pour­sui­vants.
Juan lui apprend à nager. En confiance dans ses bras qui le main­tiennent à la sur­face de l’océan, il reçoit ses paroles : « Ici, tu es le roi du monde ». Il fera sienne cette maxime en adop­tant plus tard une posi­tion virile à par­tir de laquelle il obtient le res­pect des autres.
Parmi ces ren­contres de hasard avec les mots des autres, cer­taines sont plus mar­quantes que d’autres. La ren­contre avec Kevin est de celles-là. En matière de jouis­sance, Kevin s’y connaît. Adolescent, il a déjà l’expérience du corps des filles. Intrigué par Chiron, il va vers lui. Il demande à Chiron pour­quoi il ne se défend pas. Ils se battent, pour rire. Et ils rient dans ce rap­pro­che­ment des corps plus sen­suel que violent.
Un soir, les deux gar­çons se retrouvent face à l’océan. Ils se font poètes en trou­vant les mots pour dire le délice de la brise sur le corps, puis leurs corps se joignent dans une étreinte pudique et forte. La jouis­sance res­sen­tie par Chiron lais­se­ra une trace indé­lé­bile. Il avoue­ra, lors de leurs retrou­vailles, à l’âge adulte, que per­sonne ne l’avait tou­ché depuis lors.
Pour que cette scène sur la plage soit res­tée mémo­rable, il faut sup­po­ser qu’il y a eu quelque chose de fort dans cette ren­contre des mots et des corps. Chiron y a été impli­qué par la jouis­sance de son corps. Cette scène a pro­ba­ble­ment réa­li­sé un désir, un fan­tasme, et c’est à ce titre qu’elle est res­tée ins­crite en lui comme une jouis­sance à retrou­ver qui orien­te­ra son choix sexuel. Il y avait eu les injures énig­ma­tiques dans son enfance — fag­got 3)En argot amé­ri­cain : tapette, pédé.. Il s’était deman­dé com­ment on savait si on l’était, Juan lui avait dit qu’il était trop tôt mais qu’un jour il sau­rait. Quand Kevin lui télé­phone quelques années plus tard, il ne se pose pas la ques­tion, il part le retrou­ver. Entre-temps, il y eu cette jouis­sance éprou­vée une fois et ins­crite pour tou­jours. Qu’adviendra-t-il d’eux ? Barry Jenkins évite la démons­tra­tion et les liens de cau­sa­li­té trop conve­nus. La suite est à écrire, un des­tin est à inven­ter, à par­tir des ren­contres, des hasards et des ratés de l’existence. Chacun doit prendre la res­pon­sa­bi­li­té de ce qui lui arrive par hasard et en faire une vie, cela pourrait-être la devise de ce film. Même par­ti de rien, tu as toutes les chances d’arriver à quelque chose… si ce quelque chose, tu sais l’écrire.

Alain Cochard
Nantes — février 2017

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Références   [ + ]

1.Lacan J., « Joyce le symp­tôme », Le Séminaire, livre XXIII, Paris, Le Seuil, 2005, p. 162.
2.Miller J.-A., « Nous sommes pous­sés par des hasards à droite et à gauche », La Cause freu­dienne, n° 71, p. 67.
3.En argot amé­ri­cain : tapette, pédé.