Moonlight, deuxième long métrage de Barry Jenkins, adap­té de la pièce de théâtre In Moonlight Black Boys Look Blue de Tarell Alvin McCraney, a été salué una­ni­me­ment par la cri­tique.

L’alliance
Le film Moonlight, de Barry Jenkins, s’ouvre avec le per­son­nage de Juan qui arrive en voi­ture pour sur­veiller tran­quille­ment l’un de ses employés dea­ler. Nous sommes dans la ban­lieue de Miami, dans l’u­ni­vers de la drogue et du deal.
Très vite, la camé­ra se met à tour­ner en tra­vel­ling cir­cu­laire autour de Juan et du jeune dea­ler, puis, de plus en plus vite jus­qu’à tout à coup, nous embar­quer dans une course pour­suite ; quelques jeunes gar­çons cherchent à attra­per un autre jeune gar­çon que l’on dis­tingue, une fois seule­ment qu’il a réus­si à se cacher dans une cabane-refuge pour dea­lers et camés.
C’est dans cette cabane que les pre­miers enjeux du film se posent. La contin­gence fait se ren­con­trer ses deux figures pro­ta­go­nistes du film, dans un espace clos. Alors que l’on entend frap­per à la cloi­son à l’ex­té­rieur, coups qui enva­hissent tout l’es­pace sonore, le silence est d’or pour Little. Spontanément, Juan lui pro­pose de res­ter avec lui pour le pro­té­ger en l’a­me­nant chez lui et son amie.
L’alliance com­mence à se scel­ler à ce moment-là. Ces deux-là vont se lier l’un à l’autre, se fai­sant le miroir l’un de l’autre.

Deux scènes-clés
Le film est décou­pé en trois actes qui mettent en valeur les grandes étapes de vie de Little — 1. Little, 2. Chiron, 3. Black. Cela prend la forme d’un par­cours d’ap­pren­tis­sage, jalon­né par des ren­contres avec des oppo­sants et des adju­vants et qui, tous, vont per­mettre à Little de se ren­con­trer dans ce qu’il a de plus intime. Ce jeune gar­çon est en effet sans père, avec une mère dro­guée, et plus ou moins livré à lui-même. Juan décide de s’en occu­per, et choix sym­bo­lique de la part du scé­na­riste, l’une des pre­mières scènes d’ap­pren­tis­sage se fera dans la mer quand Juan l’i­ni­tie à la nata­tion.
C’est dans l’u­ni­vers du sport et de l’é­cole que va appa­raître l’autre figure essen­tielle pour la construc­tion de Little. Il s’a­git de Kevin.
C’est à tra­vers deux scènes-clés que ce der­nier va per­mettre à Little de pour­suivre son che­min. D’abord, lors d’une séance de sport, Kevin le met au défi de lui prou­ver qu’il est capable de se défendre et de ne pas se lais­ser domi­ner par ceux qui font preuve de mal­veillance à son égard. Le jeune Little, quelque peu dif­fé­rent des autres du fait de sa sen­si­bi­li­té, pour­rait se faire écra­ser. Kevin pro­voque une bagarre entre eux, cher­chant à tra­vers ce corps-à-corps à prou­ver à Little qu’il sait se pro­té­ger.
C’est au cours de l’acte deux qu’un nou­veau corps-à-corps aura lieu entre Kevin et Little. Pour Little/Chiron, c’est le moment de la décou­verte du désir par­ta­gé et de la pre­mière expré­rience sexuelle. Pour le spec­ta­teur, cela vient confir­mer ce qui était latent depuis le début du film : l’ho­mo­sexua­li­té de Little.
Cette séquence est trai­tée avec beau­coup de déli­ca­tesse. Tout comme la brise évo­quée, la camé­ra vient cares­ser les per­son­nages, les enve­lop­pant d’une grande dou­ceur et d’a­mour même.
Le contre­point à cette scène ne se fera pas attendre. Chacun sera rapi­de­ment rat­tra­pé par les rôles dans les­quels les cli­chés les stig­ma­tisent. Les ado­les­cents, au lycée, conti­nuent de mépri­ser Little/Chiron, et Kevin se lais­se­ra mani­pu­ler par eux en accep­tant cette pro­po­si­tion qui lui est faite de frap­per Chiron. Ce der­nier ne plie­ra pas sous les coups de Kevin. Et ce, jus­qu’au bout, jus­qu’à venir lui-même enfin régler ses comptes en assom­mant, en plein cours, avec une chaise, le chef de la bande.
Little/Chiron sera alors embar­qué par les flics.
À l’acte trois, c’est Black que nous retrou­vons, figure-miroir de Juan qui, lui, a dis­pa­ru. Tous les cli­chés qui s’ap­pa­rentent à la carac­té­ri­sa­tion du dea­ler de ban­lieue sont réunis, pla­çant alors le spec­ta­teur dans l’at­tente de la des­cente aux enfers qui semble iné­luc­table pour Little/Charon /Black.

La mère
C’est à ce moment du dérou­le­ment du récit que l’autre figure-phare dans la construc­tion et le par­cours du per­son­nage inter­vient de nou­veau, il s’a­git de sa mère. Jenkins ne nous a pas caché toute la part de des­truc­tion que cette mère a engen­dré chez son fils. La réa­li­sa­tion se fait avec tou­jours beau­coup de pudeur, lais­sant la place au silence qui carac­té­rise si bien Little, pas­sant le relai à la mise en scène et aux mou­ve­ments de camé­ra lors des scènes de vio­lence extrême entre cette mère et son fils.
Dans ce même acte, alors qu’elle est hos­pi­ta­li­sée pour des soins psy­chia­triques, elle pour­ra enfin se dire, et faire part de son amour pour Little, à Little lui-même. Ce ne sont pas les mots qui vien­dront signi­fier com­ment Little reçoit cela, mais son jeu d’ac­teur : il avait dit quelques années aupa­ra­vant à Kevin qu’il ne pleu­rait jamais, là, il pleure et sur­tout, il essuie l’une des larmes qui coulent sur la joue de sa mère. Ainsi, le par­don est énon­cé.

Little/Chiron/Black
La construc­tion du récit ici est essen­tielle. Cette séquence se pré­sente comme un nou­veau contre­point aux cli­chés. Alors que cela pour­rait être per­çue comme une scène emplie de bons sen­ti­ments d’une mère repen­tie à l’é­gard de son fils, elle prend tout son relief en se fai­sant la scène-pivot du troi­sième acte. En effet, elle est enca­drée par le moment où Kevin appelle Black, dix ans après leur der­nière ren­contre dans la cour d’é­cole et par la der­nière séquence du film, majes­tueuse, où Black décide de revoir Kevin. L’ensemble de l’ar­chi­tec­ture de ce der­nier volet fait conver­ger Little/Chiron/Black vers l’a­bou­tis­se­ment de son par­cours d’i­ni­tia­tion. L’ordinaire est fil­mé de façon bien­veillante, situant les pro­ta­go­nistes au coeur de la sim­pli­ci­té et de l’au­then­ti­ci­té de ce qu’ils sont, les appa­rats de pro­tec­tion de Black ne sont plus néces­saires, la ten­sion du désir est pal­pable. Alors que tous deux se retrouvent chez Kevin, les trois figures de Little/Chiron/Black sont mises en pers­pec­tive dans le même plan comme sous l’ef­fet d’un fon­du enchaî­né. À cet ins­tant pré­cis, toute la tra­jec­toire de cet homme vient se dire, la parole prend le relais du silence.
Dans une grande épu­ra­tion, la quête de ce per­son­nage abou­tit. L’expression de ses émo­tions rem­plit à elle seule l’en­semble du cadre, le désir rete­nu, tapit au creux du film, sur­git. Little/Chiron/Black semble prêt désor­mais, à se don­ner vie, à se pla­cer du côté de la lumière.

Françoise Gandemer
Nantes — mars 2017

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