Moonlight, deuxième long métrage de Barry Jenkins, adap­té de la pièce de théâtre, In Moonlight Black Boys Look Blue de Tarell Alvin McCraney, arri­vé en tête aux Independent Spirit Awards, avait été una­ni­me­ment salué par la cri­tique. Dimanche, à la 89e céré­mo­nie des Oscars du ciné­ma, il a reçu l’Oscar du meilleur film, l’Oscar du meilleur scé­na­rio adap­té et l’Oscar du meilleur second rôle mas­cu­lin pour Mahershala Ali.  

                                                                                         « Un jour tu devras choi­sir qui tu as envie d’être, per­sonne ne pour­ra le déci­der à ta place », Juan dans Moonlight.

Moonlight traite de la construc­tion de l’i­den­ti­té et de la sexua­li­té de Chiron, jeune afro-américain vivant dans un quar­tier dif­fi­cile de Miami aux trois temps de sa vie — l’en­fance, l’adolescence et l’âge adulte. Être gar­çon dans ce milieu social défa­vo­ri­sé impose des com­por­te­ments sté­réo­ty­pés : quel sort est réser­vé à celui qui s’en écarte et quel des­tin est pos­sible pour l’i­den­ti­té et la sexua­li­té de l’homme en deve­nir ? Le jeune cinéaste nous offre un récit poi­gnant, tout en déli­ca­tesse où l’ac­cent posé sur les silences et les regards entre les per­son­nages donne au film une ten­sion émo­tion­nelle bou­le­ver­sante.

L’enfant — Little 
Little, c’est ain­si qu’il est nom­mé et se nomme dans l’en­fance. Fils d’une mère dro­guée, vivant seule, il est livré à lui-même et doit faire face, à l’école, aux jeux et aux cha­huts des autres gar­çons qu’il fait en sorte d’éviter. Seul Kevin, un gar­çon de son âge, son seul ami, vient le pro­vo­quer à la bagarre pour véri­fier à cette occa­sion qu’il a les res­sources pour se défendre. La ques­tion est posée par Kevin — pour­quoi tu te laisses faire, pour­quoi tu ne te défends pas ? Il s’a­git d’une ques­tion sur la viri­li­té de Chiron. Une scène montre Kevin entou­ré d’autres gar­çons en train de com­pa­rer la taille de leur pénis. Chiron est invi­té à se joindre au groupe : il est bien du genre mas­cu­lin. Mais cela suffit-il pour vali­der sa viri­li­té ? Sa mère a déjà lais­sé entendre que cette conduite s’in­ter­prète d’une manière uni­voque : il est homo­sexuel. Cette iden­ti­té lui vient de l’Autre, et Chiron va cher­cher ce qu’il en est auprès de Juan, le dea­ler en chef du quar­tier qui l’a pris sous sa pro­tec­tion : « C’est quoi un pédé ? » L’homme laisse la ques­tion ouverte et lui dit qu’il sau­ra le moment venu, mais qu’il ne doit lais­ser per­sonne l’ap­pe­ler ain­si. Il ajoute que l’im­por­tant est de choi­sir qui il a envie d’être et d’en déci­der seul. Il fait réfé­rence aux pro­pos d’une femme comme quoi les nuits de pleine lune, les Noirs deviennent bleus. Jolie for­mule pour dire que la véri­té pré­sente des vari­tés, l’i­den­ti­té dif­fère selon le regard por­té par l’Autre.

L’adolescent — Chiron
Chiron reste un gar­çon timide et silen­cieux. Dans sa classe, il est humi­lié et insul­té par le caïd du groupe, il est pour­sui­vi à l’extérieur du lycée et subit des pro­pos et des pro­vo­ca­tions homo­phobes. Kevin est le seul à lui par­ler nor­ma­le­ment. Il lui fait part de ses exploits sexuels avec une fille du lycée. La nuit sui­vante, Chiron est réveillé par un rêve : il sort de la mai­son, se rend dans le jar­din et découvre Kevin en train de faire l’a­mour à une fille tour­née de dos. Kevin l’aperçoit et le salue. L’inconscient vient révé­ler ain­si une pre­mière réponse à la ques­tion de son désir. Un soir qu’il erre autour de la plage, Kevin sur­git et plai­sante avec lui en le sur­nom­mant « Black », ce que Chiron ne com­prend pas. C’est un signi­fiant énig­ma­tique, vec­teur de désir pour les deux ado­les­cents. Leurs visages se rap­prochent et s’embrassent, leurs corps jouissent. Kevin rac­com­pagne ensuite Chiron, enve­lop­pant de paroles ce moment de jouis­sance pure. De retour au lycée, le caïd met Kevin au défi de frap­per Chiron. Kevin ne peut pas se défi­ler et divi­sé entre ses sen­ti­ments et l’o­bli­ga­tion de res­pec­ter la loi virile en vigueur dans ce milieu, il com­mence à frap­per Chiron qui se relève et revient cher­cher les coups au grand dam de Kevin. Remake de la scène de l’enfance. Invitée par la Proviseure du lycée à por­ter plainte, Chiron refuse au prin­cipe qu’elle ne peut pas com­prendre. La nuit est pro­pice à trai­ter les ques­tions et les évè­ne­ments de la jour­née. C’est un choix for­cé, Chiron tranche la ques­tion de la viri­li­té et de son iden­ti­té en adop­tant les manières des gar­çons du groupe : il revient au lycée fer­me­ment déci­dé à en découdre avec le caïd qu’il attaque par der­rière avec une chaise lais­sant celui-ci à terre. Interpellé par la police, il est emme­né sous le regard abat­tu de Kevin.

L’homme — Black 
Plusieurs années ont pas­sé. Chiron est deve­nu un homme, le corps façon­né par des heures de gym en pri­son. Identifié à Juan, il est deve­nu dea­ler à son tour et porte tous les insignes virils en rap­port avec son sta­tut : 4x4 ruti­lant, chaîne en or autour du cou, dents en or. Il vit seul, s’oc­cupe de sa mère en cure de dés­in­toxi­ca­tion dans une cli­nique psy­chia­trique. Cet accou­tre­ment et ce mode de vie est autant le modèle que la socié­té lui pres­crit qu’une cara­pace. Un coup de fil du pas­sé va remettre en route le désir res­té en berne depuis la scène de la plage et l’a­gres­sion qui a sui­vi. C’est Kevin qui l’ap­pelle pour avoir de ses nou­velles suite à une chan­son enten­due dans le Jukebox du res­tau­rant où il tra­vaille et l’in­vi­ter à pas­ser le voir. La nuit sui­vante, Chiron se réveille le boxer humide, trace réelle du corps jouis­sant et échap­pant à la maî­trise phal­lique qu’il cam­pait jusque-là. Il décide de faire la route pour aller revoir Kevin. Kevin ne recon­naît pas Chiron sous cet accou­tre­ment qui ne lui res­semble pas. Il fau­dra le temps pour man­ger et par­ler avant d’en venir au moment de véri­té, celui où Chiron confie à Kevin qu’il n’a eu per­sonne ni eu aucun autre rap­port sexuel depuis la nuit sur la plage avec lui. Il peut enfin assu­mer son désir pour cet homme. La der­nière scène le montre la tête posée sur l’é­paule de Kevin, signe d’a­ban­don des armes fac­tices de la viri­li­té de « Black », pour l’homme doux et sen­sible qu’est le vrai Chiron.

François Jubert
Nantes – février 2017

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