La 5e Journée d’é­tude NO LIMIT s’est tenue Salle Vasse, le 19 mai 2017. Elle a ras­sem­blé un public tou­jours aus­si nom­breux pour ce rendez-vous annuel, com­po­sé d’ha­bi­tués et de nou­veaux venus. Tandis que la salle se rem­plis­sait, deux étu­diants de l’École supé­rieure des Beaux-Arts de Nantes  métro­pole — Amaury Lacaille au pia­no, et Jonathan Poulet à la bat­te­rie —, se sont livrés à une impro­vi­sa­tion musi­cale. Puis Alain Cochard a ouvert la jour­née avec l’in­tro­duc­tion que nous publions ici.  

La cin­quième jour­née d’étude orga­ni­sée par CAP est l’oc­ca­sion de scru­ter dif­fé­rents types de com­por­te­ments à risque — pas­sages à l’acte, atti­tudes de refus, fugues, errance, vio­lences.… —, que nous ren­con­trons quo­ti­dien­ne­ment dans nos ins­ti­tu­tions. Comportements qui nous appa­raissent impos­sibles à conte­nir car sans limites. Un pre­mier constat empi­rique nous montre la pré­va­lence de cette symp­to­ma­tique chez les per­sonnes auprès des­quelles nous inter­ve­nons. Symptomatique révé­la­trice de ce que j’appellerai une mala­die du « trop ». Trop d’agitation, trop de de pré­sence, trop de consom­ma­tion. Et voi­là toute la liste des addic­tions qui défile.
Nous avons affaire à des sujets qui souffrent de trop de jouis­sance, des sujets que ne tem­pèrent plus les solu­tions tra­di­tion­nelles pas­sant par l’autorité. Souvent, face à ces troubles, nous enten­dons des appels à res­tau­rer l’autorité par le biais de sanc­tions exem­plaires, des appels au retour à l’ordre patriar­cal. Notre cli­nique, orien­tée par la psy­cha­na­lyse, née sous le règne du père, doit-elle se plier à cette demande ?
L’ordre patriar­cal n’est plus. Prenons la mesure des chan­ge­ments qui sont inter­ve­nus depuis et de leurs consé­quences pour nos pra­tiques. Le moment actuel de notre civi­li­sa­tion suc­cède au règne du père. Nous sommes dans l’ère post-Nom-du-Père. Le déclin du père et des auto­ri­tés ne datent pas d’hier. Il s’annonce et se pré­pare de longue date. Relevons sim­ple­ment que Lacan, en 1938, voyait déjà dans le déclin de cette ima­go pater­nelle, une crise psy­cho­lo­gique qui expli­quait la grande névrose de la fin du dix-neuvième siècle, à laquelle pou­vait se rat­ta­cher l’apparition de la psy­cha­na­lyse. « La psy­cha­na­lyse a été inven­tée pour répondre à un malaise dans la civi­li­sa­tion »1)Miller J.-A., « Une fan­tai­sie », 4e Congrès de l’AMP — 2004 — Comandatuba — Bahia. Brésil..
Dans les don­nées de ce malaise, le rap­port sexuel était contraint de s’inscrire dans l’exigence mono­ga­mique pour exis­ter. Pour être tolé­rée, la jouis­sance devait être réfré­née. Inhibée. Nous pou­vons dire que l’opération a réus­si, puisque notre époque pres­crit plus volon­tiers des modes de consom­ma­tion et des modes de jouir qu’elle ne les inter­dit. Des années-lumière séparent ces deux mondes. Il suf­fit de pen­ser à l’extension du domaine de la por­no­gra­phie, acces­sible à tous, sur le net, pour s’en faire une idée. Nous avons affaire aux consé­quences de ce suc­cès.
Ces consé­quences nous placent face à des sujets com­man­dés par un impé­ra­tif de jouis­sance anxio­gène. Je vais déve­lop­per ce point en essayant de faire res­sor­tir la logique à l’œuvre dans le dis­cours de l’époque. Des restes de l’ordre ancien patriar­cal demeurent, mais un autre dis­cours le rem­place déjà qui a pour centre de gra­vi­té, l’objet. Nous avons per­du la bous­sole des tra­di­tions, laquelle est rem­pla­cée par l’objet qui étend son règne dans tous les aspects de notre vie. L’économie de mar­ché nous offre à pro­fu­sion une quan­ti­té inépui­sable d’ob­jets dont nous pou­vons jouir sans inhi­bi­tion ni res­tric­tion.
Nous sommes pas­sés du règne de l’interdiction à celui de la per­mis­si­vi­té, voire à celui de l’incitation et de la pro­vo­ca­tion. Mais les sujets ne sont pas plus libres pour autant. Ils souffrent tou­jours de symp­tômes qui revêtent de nou­velles formes — errance, addic­tions, pas­sages à l’acte. Formes symp­to­ma­tiques, jadis réser­vées à cer­tains types de per­son­na­li­té, qui se pro­pagent bien au-delà aujourd’­hui, ren­dant moins nette la dif­fé­rence névrose/psychose.
Si les symp­tômes se modi­fient, si le dis­cours qui les pro­duit se renou­velle, notre pra­tique ne peut pas res­ter la même. Être un fon­da­men­ta­liste freu­dien, qui repasse en contre­bande à des sujets désar­ri­més le bon vieil œdipe de papa, serait inopé­rant et réac­tion­naire. Même à l’époque glo­rieuse de l’Œdipe, il était vain de ten­ter la greffe sur ceux pour qui le père est aux abon­nés absents. La pra­tique ana­ly­tique ne s’est jamais résu­mée à l’Œdipe. Il nous faut plu­tôt tirer des ensei­gne­ments de ce chan­ge­ment de para­digme. Après la chute du Nom-du-Père, nous assis­tons à la mon­tée au zénith de l’objet, et de toutes les formes de jouis­sance, avec son corol­laire, l’é­mer­gence du corps sur le devant de la scène.
Quoique tou­jours pré­sent, le corps n’a pas tou­jours eu la vedette. C’est le désir entra­vé qui était au pre­mier plan. Relativement à cette mon­tée au zénith du corps, les exemples sont nom­breux. Évoquons les pra­tiques du pier­cing et du tatouage, les pra­tiques phy­siques et spor­tives à risque, l’exhibition des corps dans la por­no­gra­phie, les opé­ra­tions de chan­ge­ment de sexe, les pro­jets scien­ti­fiques visant à aug­men­ter les capa­ci­tés cor­po­relles. Ces mises en jeu du corps peuvent faire fi de toutes les limites. Fort de cette déduc­tion logique qui pose le corps comme le point nodal du sys­tème, j’ai vou­lu savoir si cela se véri­fiait avec les cas qui seront pré­sen­tés à cette jour­née.
Démonstration en quatre points avec les quatre cas de cette mati­née. Il y a d’a­bord cette enfant qui ne sait pas où pla­cer son corps dans la classe. Trop près des autres, c’est insup­por­table, mais trop loin, ça ne va pas, elle n’entend plus les autres. Pour se cal­mer, elle doit mettre les mains dans son casier et fixer la maî­tresse.
Puis, il y a ce jeune qui doit frô­ler la mort sur son vélo pour com­men­cer à aper­ce­voir que cela n’est pas sans risques pour lui. Lorsqu’il peint un tableau, il ne vous explique ni les cou­leurs, ni les formes, ni ce que cela figure. Il se contente de dire : « Ma pein­ture repré­sente beau­coup de tra­vail et de mou­ve­ments. Les gestes sont phy­siques, comme si je jouais au ten­nis. ».
Ensuite, il y a cette jeune fille qui res­sent, lorsqu’elle est amou­reuse, une exal­ta­tion mêlée à une sen­sa­tion de plé­ni­tude dans son corps qui la rend dépen­dante. À d’autres moments, elle éprouve un manque phy­sique : « Je me sens vidée par quelque chose qui essaie de m’aspirer dans le ventre, les bras et les jambes ».
Enfin, il y a ce jeune gar­çon, pataud, mal­adroit, enco­pré­tique et énu­ré­tique, qui englou­tit la nuit les bon­bons qu’il a volés le jour. Prônant l’indifférenciation sexuelle, il pro­clame : « Tout le monde a des mamelles ».
Dans ces quatre cas, comme dans bien d’autres, nous ne pou­vons plus opé­rer avec les inhi­bi­teurs du pas­sé – père, maître, croyance, idéaux. C’est-à-dire qu’il est sté­rile de lire les symp­tômes, de les inter­pré­ter, avec le sens œdi­pien, voire même avec du sens tout court. Les mots sont comme des fixa­teurs de jouis­sance qui isolent ou per­sé­cutent.
Dans de tels cas, le symp­tôme tient au corps. Plutôt que « Qu’est-ce que ça veut dire ? », la ques­tion à se poser est « À quoi ça sert ? ». À se défendre ? De quoi ? À s’en­fer­mer dans une jouis­sance soli­taire pour se cou­per des autres ? Est-ce un débor­de­ment qui laisse le sujet sans défense ? Les cas de la mati­née nous per­met­tront de suivre des sujets aux prises avec ce type de symp­tômes, en face des­quels les pra­ti­ciens cherchent à éta­blir un lien par la parole et à pro­duire des cou­pures dans le conti­nuum d’agir qui les tra­verse.
Dans l’après-midi, Marie-Cécile Marty nous fera part des ensei­gne­ments qu’elle a pui­sés dans sa pra­tique auprès de ces ado­les­cents de l’illimité. Puis dans le registre de l’art cette fois, Fabrice Azzolin, ensei­gnant à l’École supé­rieure des Beaux-Arts de Nantes métro­pole, inter­ro­ge­ra la nature du cadre, et nous par­le­ra du dépas­se­ment des limites de l’académisme comme condi­tion de créa­tion du nou­veau.
Quant aux étu­diants de l’École supé­rieure des Beaux-Arts de Nantes, ils ne connaissent pas de limite à leur pas­sion artis­tique et débordent du cadre que leur assigne l’étiquette « étu­diants des Beaux-Arts », pour inter­pré­ter en musique le flirt avec les limites.

Alain Cochard
Nantes — Mai 2017

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Références   [ + ]

1.Miller J.-A., « Une fan­tai­sie », 4e Congrès de l’AMP — 2004 — Comandatuba — Bahia. Brésil.