Nous publions ici l’ex­po­sé d’Analie Pourtier à la soi­rée du lun­di du 18 novembre 2019.1)Les soi­rées du lun­di ont lieu à la Maison des Syndicats, Gare de l’État, 44000 Nantes — 20h45 — 22h30.
Renseignements — cap.nantes@sfr.fr

 

« Quand vous étiez un jeune gar­çon dans les années 1970,
les parents « héli­co­ptères » n’existaient pas :
vous navi­guiez plus ou moins seul dans le monde,
une explo­ra­tion sans la moindre inter­ven­tion de l’autorité paren­tale.
Quand j’y repense, mes parents, comme les parents des amis avec qui j’ai gran­di,
étaient incroya­ble­ment non­cha­lants,
pas du tout comme les parents d’aujourd’hui qui accu­mulent les preuves de chaque mou­ve­ment de leurs enfants sur Facebook,
et les font poser sur Instagram,
et les poussent dans des espaces sécu­ri­sés,
et exigent de la posi­ti­vi­té tout en essayant appa­rem­ment de les pro­té­ger de
tout.
Si vous aviez gran­di dans les années 70,
ce n’était abso­lu­ment pas votre enfance.
Le monde ne se pré­oc­cu­pait pas encore uni­que­ment des enfants. »
2)Bret Easton Ellis, White, Robert Laffont, Paris, 2019, p. 10–11.

Avoir un enfant / faire un enfant
Bien connu pour son franc-parler, Bret Easton Ellis nous rap­pelle dans cet extrait de White, com­bien la rela­tion aux enfants a chan­gé en l’es­pace de quelques décen­nies. On pour­rait d’ailleurs élar­gir son pro­pos aux enfances des années 80. Aujourd’hui, l’en­fant n’est plus à la même place et les formes fami­liales se sont renou­ve­lées. C’est ce dont nous allons par­ler ce soir.
Depuis la dif­fu­sion de la contra­cep­tion, le plus sou­vent on ne se contente plus d’avoir un enfant, on fait un enfant. L’enfant deve­nant le fruit d’un désir, d’un choix, dis­so­ciés des aléas de la sexua­li­té. Ma pre­mière par­tie met­tra en évi­dence la place de l’enfant aujourd’­hui dans le désir de son ou de ses parents.
Dans la seconde par­tie, nous ver­rons que le rap­port à l’enfant se modi­fie avec la moder­ni­té. Nous exa­mi­ne­rons com­ment l’en­fant se débrouille avec cette nou­velle donne.
Avec le déclin du père épin­glé par Lacan, on assiste à l’ef­fa­ce­ment pro­gres­sif de fonc­tions jusque-là très dif­fé­ren­ciées — le père ver­sus la mère. De fait, sur le plan juri­dique, nous sommes pas­sés de l’autorité pater­nelle à l’autorité paren­tale. Et qu’il s’agisse de couples homo­sexuels ou de couples hété­ro­sexuels, on note bien sou­vent une ten­dance à l’équivalence et à l’interchangeabilité des deux parents.

Place de l’enfant dans le désir de son ou de ses parents
« L’enfant prend place dans une struc­ture de lan­gage qui lui don­ne­ra de l’être »3)Bonnaud H., « Trauma et trans­mis­sion », in L’inconscient de l’en­fant, Navarin, Paris, 2013, p. 106.,  sou­ligne la psy­cha­na­lyste Hélène Bonnaud. Autrement dit, avant sa nais­sance l’en­fant est par­lé, on parle de lui, on lui parle. Désiré, nom­mé, sin­gu­la­ri­sé, il est pla­cé dans la suite des géné­ra­tions grâce au lan­gage.
Les idéaux, les construc­tions fan­tas­ma­tiques, les secrets influencent l’histoire qui accom­pagne sa venue au monde. En lui choi­sis­sant un pré­nom, des pré­noms, les parents indiquent la marque d’un désir sin­gu­la­ri­sé. De plus, l’enfant por­te­ra le nom de l’un de ses parents ou des deux. Cette trans­mis­sion sym­bo­lique lui donne une place, un sens dans la filia­tion. Dans la « Note sur l’enfant », Lacan nous indique que la « trans­mis­sion » d’une « consti­tu­tion sub­jec­tive » à l’enfant par sa famille, « implique la rela­tion à un désir qui ne soit pas ano­nyme »4)Lacan J., « Note sur l’en­fant [1969]», Autres écrits, Le Seuil, Paris, 2001, p. 373..
Que l’enfant soit né d’une rela­tion sexuelle féconde entre un homme et une femme, d’une concep­tion médi­ca­le­ment assis­tée entre deux par­te­naires ou issu d’une adop­tion, inter­ro­ger le désir d’en­fant peut se for­mu­ler en ces termes : qu’est-ce qu’un enfant pour celui ou celle qui sou­haite en avoir un ? Le désir d’en­fant est sou­vent asso­cié au besoin de don­ner, de trans­mettre et de pro­lon­ger la vie.
Faire un enfant don­ne­rait l’illusion d’échapper à sa propre mort. Mais il y a autant de ver­sions de ce désir que de sujets. Il s’agit de com­po­ser avec le désir de cha­cun, tou­jours sin­gu­lier. Parce que très intime, ce désir peut-être dif­fi­cile à tra­duire en mots. Un sujet en ana­lyse pour­ra être ame­né à décou­vrir que son désir d’enfant n’est pas aus­si linéaire, ni aus­si idéal qu’il le pen­sait, qu’il faut comp­ter avec les para­doxes du désir, des inter­ro­ga­tions et des doutes. C’est un désir qui peut divi­ser le sujet, le ques­tion­ner. Pour François Ansermet, pédo­psy­chiatre spé­cia­liste des ques­tions de bioé­thique, « le désir est ambi­va­lent ; il est par­ta­gé. L’objet du désir est obs­cur, il est énig­ma­tique, il nous échappe. Le désir est mobile, il court comme le furet plus vite que nous, il nous dépasse, il nous sur­prend. Vouloir, ce n’est pas la même chose que dési­rer, et par­fois, à vou­loir à tout prix, le désir est absent. Il y a aus­si le registre du devoir, le fait que ce soit pos­sible peut deve­nir une injonc­tion »5)http://www.lcp.fr/emissions/294453-pma-le-meilleur-des-mondes.
On voit que sous l’ex­pres­sion com­mune « désir d’enfant » se bous­culent beau­coup d’éléments. Désirer, c’est com­plexe et fluc­tuant. Un « vou­loir » peut être confon­du avec un « dési­rer », et le devoir peut aus­si être de la par­tie sous la forme d’injonction pas tou­jours consciente. Michèle Miech nous a rap­pe­lé à la der­nière soi­rée qu’on pou­vait « faire un enfant pour sa propre mère ». Ces don­nées sub­tiles sont atem­po­relles, elles existent depuis tou­jours, mais la moda­li­té pour les expri­mer prend une nou­velle forme qui s’inscrit dans le dis­cours de l’hyper moder­ni­té. C’est donc éven­tuel­le­ment en consul­ta­tion PMA – pro­créa­tion médi­ca­le­ment assis­tée — qu’on peut adres­ser ses doutes et ses ambi­va­lences. A prio­ri, n’importe quel indi­vi­du peut désor­mais deve­nir parent à par­tir du moment où il a un corps fer­tile. En cas d’infertilité, la méde­cine pré­voit des inves­ti­ga­tions pour déter­mi­ner s’il y a des empê­che­ments bio­lo­giques et/ou psy­cho­lo­giques. Les gyné­co­logues, bio­lo­gistes et psy­cho­logues de ces ser­vices accom­pagnent ces sujets aux par­cours com­plexes.

Vouloir / dési­rer
Dans une vignette pré­sen­tée par Jean Reboul, gyné­co­logue, for­mé aux bio­tech­no­lo­gies et psy­cha­na­lyste, le conflit entre vou­loir et dési­rer se mani­feste. Solène, trente ans, s’adresse au Dr Reboul en ser­vice de PMA, s’étonnant que son corps refuse la mater­ni­té. Elle for­mule sa divi­sion ain­si : « Je sais que j’ai envie d’avoir un enfant, mais je suis enva­hie aus­si d’un étrange sen­ti­ment que je n’arrive pas encore à tra­duire »6)Reboul J., De la cli­nique de l’in­fer­ti­li­té au rendez-vous du désir, Érès, Paris, 2018, p. 80–82.. Solène a décou­vert à l’a­do­les­cence qu’elle était homo­sexuelle, qu’elle vou­lait fon­der une famille certes, mais la filia­tion par son propre corps, ça ne lui parle pas. Donner la vie la ren­voie à une perte pos­sible. Donner et perdre sont liés. Donc être parent plu­tôt que mère. Un rêve à pro­pos d’un tableau de Gauguin vient lui confir­mer que ce qu’elle vou­lait obte­nir par ce par­cours PMA, elle ne le dési­rait pas vrai­ment. La patiente conclut : « Peut-être reviendrai-je vers des IAD – insé­mi­na­tion arti­fi­cielle avec don­neur, peut-être pas. J’attends ». C’est le tra­jet d’un sujet qui a lâché « l’enfant à tout prix » au nom du désir et pour se lais­ser le choix.
Dans les ser­vices de PMA, les démarches peuvent s’arrêter sur déci­sion du sujet. Il arrive par­fois que le sujet, dépas­sé par ce que la science lui a per­mis, opte fina­le­ment pour une IVG. Dans d’autres cas, c’est la parole d’un tiers, com­pagne ou com­pa­gnon, qui per­met de lever ce qui fait bar­rage incons­cient à la fécon­di­té.
Célia vient consul­ter à pro­pos de son infer­ti­li­té7)Ibid., p. 48–49.. Seule. Cette patiente, en ana­lyse, repère qu’elle parle de son conjoint comme d’un fils, car ce der­nier ne tra­vaillant pas dépend d’elle. Souhaite-t-elle réel­le­ment un enfant de cet homme dont elle a la charge comme s’il s’a­gis­sait d’un enfant ? Sa défense contre la fécon­di­té se loge-t-elle là ? Son conjoint l’ac­com­pagne à une consul­ta­tion. Il ne dit rien de son propre désir. Trois mois plus tard, le couple consulte à nou­veau. Célia hésite à pour­suivre sa démarche pour avoir un enfant, met­tant en avant les fausses couches et le peu de temps dis­po­nible que lui laisse un tra­vail pre­nant. Son conjoint inter­vient alors d’une voie ferme : « Ça suf­fit. Cette attente se pro­longe. C’est main­te­nant qu’il faut déci­der ». Cette parole du conjoint dans sa fonc­tion de père a sai­si ce corps fémi­nin. Après un temps de sidé­ra­tion, cette parole tein­tée d’un désir mar­qué lui appa­raît comme une forme de recon­nais­sance. Deux mois plus tard, Célia tombe enceinte.
Dans un autre registre, la copa­ren­ta­li­té reven­di­quée par cer­tains couples homo­sexuels, peut de nos jours aug­men­ter le nombre de parents autour de l’en­fant. Le couple de parents homo­sexuels mas­cu­lins, le couple de parents homo­sexuelles fémi­nines. Quatre parents pour un enfant, voire plu­sieurs enfants, avec un accord pré­ci­sant les règles du jeu de la famille ain­si consti­tuée. Il s’agit là de l’association de quatre dési­rs sin­gu­liers. Trouveront-ils une for­mule res­pec­tant chaque sin­gu­la­ri­té ou parviendront-ils à mettre en laisse le « désir-furet » dont nous parle Ansermet, via contrat et règles du jeu ?

Sujet de droits / sujet de plein exer­cice
Dans une vignette de Carole Dewambrechies-La Sagna, psy­chiatre, psychanalyste8)Dewambrechies-La Sagna C., « Le ventre mater­nel ? », in Être mère, des femmes psy­cha­na­lystes parlent de la mater­ni­té, sous la direc­tion de Christiane Alberti, Navarin, — Le Champ freu­dien, Paris, 2014, p. 144–145., un homme d’une qua­ran­taine d’an­nées, en couple depuis dix ans avec un autre homme, désire un enfant. Il a ren­con­tré une femme qu’il qua­li­fie de for­mi­dable avec laquelle des liens se sont noués. Elle a déjà des enfants. Ils décident de se lan­cer dans l’aventure d’une copa­ren­ta­li­té. Le pro­jet étant que la femme porte l’enfant et qu’elle soit léga­le­ment sa mère. Suite aux échecs des insé­mi­na­tions arti­sa­nales, le patient découvre son infer­ti­li­té. Ils s’entendent pour ten­ter une FIV à l’étranger. Ne pas pou­voir trans­mettre la vie avec son propre maté­riel géné­tique angoisse ce patient. C’est ce qui l’a ame­né à consul­ter. Voilà une for­mule inédite pour pas­ser à la concré­ti­sa­tion d’un désir d’enfant. Cet homme et cette femme vont cher­cher des solu­tions hors de France, là où elles existent, pour ten­ter de satis­faire leur pro­jet d’enfant.

Pour conclure cette par­tie, je dirai que le désir d’enfant est à chaque fois sin­gu­lier, intime et com­plexe, tout comme les empê­che­ments sus­cep­tibles de l’entraver. Pour l’enfant, il s’agit tou­jours de savoir s’il a été ou non le fruit du désir par­ti­cu­la­ri­sé de celui ou ceux qui l’élèvent, le soignent, lui parlent, l’aiment. Ce qui change avec la moder­ni­té, ce n’est pas tant la néces­si­té de ce désir par­ti­cu­la­ri­sé que la jouis­sance en jeu dans le « vou­loir un enfant ». Le style de l’époque est à la jouis­sance ce qui oblige l’enfant à se débrouiller avec un cer­tain jusqu’au-boutisme du côté paren­tal. C’est le cas des parents héli­co­ptères pis­tant leurs enfants dont j’ai par­lé en intro­duc­tion.

La place de l’en­fant dans sa famille
Aujourd’hui, pour accé­der au signi­fiant « parent » il faut l’objet « enfant », mais aus­si être recon­nu comme parent auprès de l’administration. La loi pré­voit des pro­cé­dés dif­fé­rents en fonc­tion de la com­po­si­tion fami­liale. Pour un couple hété­ro­sexuel, peu importe la situa­tion juri­dique, marié, pac­sé, union libre, c’est l’en­fant qui fait famille. Déclarant l’enfant à l’état civil, le couple obtient un livret de famille où le nom de cha­cun est ins­crit. Pour les couples homo­sexuels mariés, seule la voie de l’adoption per­met aux deux membres du couple d’être recon­nus parents. Pour les mères céli­ba­taires, dites « solo », un seul parent figure sur le livret de famille. Dans le cas des couples de femmes homo­sexuelles mariées, il fal­lait jusqu’alors en pas­ser par une demande d’adoption pour la femme qui n’avait pas por­té l’enfant, appe­lée éga­le­ment « parent social », afin d’être recon­nue comme second parent et être ajou­tée dans le livret de famille. La loi qui vient d’être votée sur la PMA pré­voit des chan­ge­ments : qu’elles soient mariés ou non, les femmes en couple devront pro­duire une « recon­nais­sance conjointe anti­ci­pée » de l’enfant à naître. Reconnaissance qui devra être faite devant notaire au même moment que le consen­te­ment à la PMA avec tiers don­neur, obli­ga­toire pour tous les couples qui ont recours à ce pro­cé­dé.
Lacan avait dis­tin­gué deux posi­tions pour l’enfant, d’une part celle où il est en place de « repré­sen­tant de la véri­té du couple fami­lial »9)Lacan J., « Note sur l’en­fant », op. cit. p. 373., autre­ment dit il fait symp­tôme pour ses parents. D’autre part, lorsque « l’enfant est en place de réa­li­ser la pré­sence de l’objet a dans le fan­tasme »10)Ibid., c’est-à-dire qu’il est en posi­tion d’objet plus-de-jouir pour ses parents. De nos jours, l’enfant en posi­tion d’objet a gagnerait-il du ter­rain ?
Avec la moder­ni­té, le rap­port à l’enfant se modi­fie, et ce, quelle que soit la com­po­si­tion fami­liale. Marie-Hélène Brousse, psy­cha­na­lyste parle de « double sta­tut contem­po­rain de l’enfant, à la fois objet a et sujet »11)Brousse M. H., « Un néo­lo­gisme d’actualité : la paren­ta­li­té », in La Cause freu­dienne, n° 60, Les nou­velles uto­pies de la famille, Navarin, Paris, 2005.. On parle de « l’objet a au zénith » pour dire que le sujet contem­po­rain est pris par le bout du nez de sa jouis­sance, le plai­sir pul­sion­nel avant tout, pas ques­tion de man­quer. L’enfant tend à deve­nir le conden­sa­teur de jouis­sance de ses parents. Il y a une forme de « tout pour l’enfant » où l’enfant se trouve en posi­tion d’objet agal­ma­tique, mer­veilleux, qui retient toute l’attention. Cela peut bas­cu­ler lorsque l’enfant ne répond pas à l’idéal paren­tal, lorsqu’il n’est pas exac­te­ment à la place atten­due. C’est alors qu’on voit ces enfants arri­ver en consul­ta­tion chez le psy, la jouis­sance paren­tale serait du côté de vou­loir cor­ri­ger, for­ma­ter l’enfant pour qu’il rentre dans une norme. Alors que le symp­tôme pro­duit par l’enfant est jus­te­ment sou­vent une défense, une stra­té­gie pour faire exis­ter quelque chose de sa sin­gu­la­ri­té. Bien sûr, si ce symp­tôme est han­di­ca­pant pour le sujet lui-même, avec l’appui de l’analyste, on ten­te­ra de l’alléger.
Avec Françoise Dolto, l’enfant est deve­nu un sujet à part entière et, aujourd’­hui, res­pec­ter les droits de l’en­fant est une prio­ri­té, par­fois jus­qu’à l’ex­cès. Dans le dis­cours ana­ly­tique, l’enfant n’est pas sim­ple­ment un « sujet de droits », il est aus­si « sujet de plein exer­cice »12)Miller J.-A., « l’enfant et le savoir », UFORCA pour l’Université popu­laire Jacques Lacan : http://www.lacan-universite.fr. En effet, l’enfant a une res­pon­sa­bi­li­té sub­jec­tive, il s’agit de déchif­frer avec lui ses symp­tômes et de lui per­mettre de se construire un savoir à sa main, une posi­tion sub­jec­tive nou­velle. Je pense à Jason, six ans, qui guette mes pas et entrouvre régu­liè­re­ment la porte de la salle d’attente pour glis­ser son regard. Une sur­veillance s’actualise dans le trans­fert. Jason évoque son sen­ti­ment d’être conti­nuel­le­ment sous le regard de ses parents. Un jour, je m’étonne qu’il attende un peu avant d’ouvrir la porte. Jason com­mence la séance par son habi­tuel : « Je te sur­veille ». Je lui demande : « Et à la mai­son? ». Souriant, Jason répond : « main­te­nant, c’est moi qui sur­veille mes parents ». Il semble avoir chan­gé de posi­tion sub­jec­tive. Va-t-il réus­sir à se délo­ger de la posi­tion d’enfant fau­tif, sans cesse repris par ses parents ?
Aujourd’hui, la famille est mul­tiple : famille mono­pa­ren­tale, famille recom­po­sée, famille homo­pa­ren­tale, famille adop­tive, à cha­cun sa for­mule.
En cas de divorce, de sépa­ra­tion, les confi­gu­ra­tions des familles recom­po­sées peuvent être très élar­gies. Il fau­dra un cer­tain temps à une petite fille pour expli­quer à sa psy qui est qui, lorsqu’il y a seize grands-parents. Actuellement, les recom­po­si­tions fami­liales donnent lieu à un vif débat sur le sta­tut juri­dique du beau-parent.
Il y a aus­si des familles où les parents sont en couple mais décident dès la concep­tion de l’enfant de ne pas se retrou­ver sous le même toit. De ce fait, l’enfant réside en alter­nance au domi­cile de cha­cun de ses parents, les­quels habitent par­fois en col­lo­ca­tion.
Ou bien, sans inten­tion de faire famille, des céli­ba­taires ont recours à des sites tel que co-parents.fr. Cela per­met à une per­sonne homo­sexuelle ou hété­ro­sexuelle, de s’associer à une per­sonne de l’autre sexe pour pro­créer sans faire couple. L’alternance de garde est là aus­si pré­sente dès la nais­sance. La dif­fé­rence, c’est que dans ce cas-là, contrai­re­ment au pré­cé­dent, l’enfant est en prise directe avec deux dési­rs qui ne concernent que lui, le parent ne désire pas ailleurs, du moins pas au départ.

Quelle est la place de l’enfant dans ces nou­velles formes fami­liales ?
Bien sûr qu’il y a des effets sur l’enfant, comme toute modi­fi­ca­tion socié­tale. Nous ne ferons pas de cor­res­pon­dance entre la struc­ture de la famille et le type de symp­tôme chez l’enfant. Pour la psy­cha­na­lyse il n’y a que des posi­tions sub­jec­tives sin­gu­lières et nous nous inté­res­sons à com­ment l’enfant se débrouille de sa donne fami­liale. Nous ren­con­trons des sujets qui bri­colent des stra­té­gies inédites pour com­po­ser avec les symp­tômes, les fan­tasmes, les moda­li­tés de jouis­sance de leurs parents. Aurélie Pfauwadel, psy­cha­na­lyste le for­mule ain­si : «  Dans la pers­pec­tive ana­ly­tique il ne s’agit pas d’affirmer qu’il n’y a aucune dif­fé­rence entre les enfants éle­vés par des couples homo­sexuels et ceux éle­vés par des couples hété­ro­sexuels. Il s’agit de sou­te­nir qu’il n’y a que des dif­fé­rences ! Aussi bien au sein même de cha­cune des « caté­go­ries »13)Pfauwadel A., « La dif­fé­rence pour tous », La Règle du Jeu, 21 jan­vier 2013 : https://laregledujeu.org/2013/01/21/11894/la-difference-pour-tous/.
L’inconscient des enfants névro­sés fait preuve de créa­ti­vi­té, si je puis dire. Les enfants n’hésitent pas à inven­ter des familles fic­tives là où ça cloche. Ils recon­fi­gurent le « roman fami­lial » s’imaginant d’autres parents et pensent avoir été adop­tés par exemple. Jeanne conçue par IAD par une maman homo, raconte dans le livre « Fils de … » la fic­tion qu’elle avait inven­tée en pri­maire : son papa s’appelait Michel et il était par­ti quand sa mère était enceinte. Jeanne dit dans l’après-coup que c’était cer­tai­ne­ment pour être comme tout le monde et sur­tout cou­per court aux questions14)Carrière Z. & Tervonen T., « Fils de … », Trans Photographic Press, 2011..
Le sta­tut de l’enfant peut chan­ger en fonc­tion des heurts de la vie fami­liale. Hélène Bonnaud, évoque des cas où « l’enfant est l’objet qu’on refuse à l’autre, l’objet qu’on ne veut pas par­ta­ger. Il concré­tise l’impossible du rap­port sexuel. Il déchaîne la vio­lence. Dans ces manœuvres folles, l’enfant sert de moyen pour pour­suivre de sa haine, la femme ou l’homme qu’on a aimé(e)15)Bonnaud H., « La fin du couple ? Familles, ques­tions cru­ciales, la chro­nique d’Hélène Bonnaud » In Lacan Quotidien, n° 813 – Lundi 21 jan­vier 2019.. Même lorsque la sépa­ra­tion prend des formes moins aiguës, il est fré­quent que les enfants déve­loppent des symp­tômes dans ces moments déli­cats, symp­tômes en guise de défense qui peuvent les conduire en consul­ta­tion. J’ai reçu un jeune patient, qui, après la sépa­ra­tion de ses parents, n’arrivait plus à s’endormir s’il n’était pas dans le lit de sa mère comme de son père. Un symp­tôme trans­por­té pré­cieu­se­ment dans la valise de la garde alter­née met­tant ses parents sur un pied d’égalité. Au fil des séances, le symp­tôme a cédé.

Le jeu des 8 familles
Les enfants d’aujourd’hui ne vont peut-être plus très long­temps jouer au tra­di­tion­nel jeu des 7 familles, avec deux enfants, deux parents hété­ro­sexuels, deux grands-parents. Changement d’époque, chan­ge­ment de dis­cours, il ne serait pas sur­pre­nant qu’un autre jeu devienne la réfé­rence : le jeu des 8 familles dans lequel la diver­si­té des familles est sur­ex­po­sée.
Quelle que soit la famille dans laquelle il se trouve, l’enfant doit jouer une par­tie inno­vante. Parions sur sa force inven­tive. Comme le disait le psy­cha­na­lyste Serge Cottet : « Qu’importe que les parents soient pré­sents ou absents, homos ou hété­ros, femme ou homme, pour­vu que l’enfant bri­cole un signi­fiant qui lui évite d’être lui-même la sou­ris de leurs fan­tasmes »16)Cottet S., « Le père écla­té », La petite Girafe, n° 24, « Se faire sa famille », Paris, éd. Agalma, sep­tembre 2006, p. 50.. C’est peut-être ce que fait Jason avec le signi­fiant « sur­veiller » lors­qu’il se dégage du « être sur­veillé », inven­tant la for­mule « Je les sur­veille ».

Le psy­cha­na­lyste n’est ni un juge, ni un pres­crip­teur par rap­port aux moda­li­tés de jouis­sance de son époque. Il accom­pagne ces sujets, enfants comme parents, au cas par cas, en ne per­dant pas de vue la bous­sole éthique souf­flée par Lacan, à savoir  : « rejoindre à son hori­zon la sub­jec­ti­vi­té de son époque »17)Lacan J., « Fonction et champ de la parole et du lan­gage », Écrits, Paris, Le Seuil, p. 321..

Analie Pourtier
Nantes — novembre 2019

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Références   [ + ]

1.Les soi­rées du lun­di ont lieu à la Maison des Syndicats, Gare de l’État, 44000 Nantes — 20h45 — 22h30.
Renseignements — cap.nantes@sfr.fr
2.Bret Easton Ellis, White, Robert Laffont, Paris, 2019, p. 10–11.
3.Bonnaud H., « Trauma et trans­mis­sion », in L’inconscient de l’en­fant, Navarin, Paris, 2013, p. 106.
4.Lacan J., « Note sur l’en­fant [1969]», Autres écrits, Le Seuil, Paris, 2001, p. 373.
5.http://www.lcp.fr/emissions/294453-pma-le-meilleur-des-mondes
6.Reboul J., De la cli­nique de l’in­fer­ti­li­té au rendez-vous du désir, Érès, Paris, 2018, p. 80–82.
7.Ibid., p. 48–49.
8.Dewambrechies-La Sagna C., « Le ventre mater­nel ? », in Être mère, des femmes psy­cha­na­lystes parlent de la mater­ni­té, sous la direc­tion de Christiane Alberti, Navarin, — Le Champ freu­dien, Paris, 2014, p. 144–145.
9.Lacan J., « Note sur l’en­fant », op. cit. p. 373.
10.Ibid.
11.Brousse M. H., « Un néo­lo­gisme d’actualité : la paren­ta­li­té », in La Cause freu­dienne, n° 60, Les nou­velles uto­pies de la famille, Navarin, Paris, 2005.
12.Miller J.-A., « l’enfant et le savoir », UFORCA pour l’Université popu­laire Jacques Lacan : http://www.lacan-universite.fr
13.Pfauwadel A., « La dif­fé­rence pour tous », La Règle du Jeu, 21 jan­vier 2013 : https://laregledujeu.org/2013/01/21/11894/la-difference-pour-tous/
14.Carrière Z. & Tervonen T., « Fils de … », Trans Photographic Press, 2011.
15.Bonnaud H., « La fin du couple ? Familles, ques­tions cru­ciales, la chro­nique d’Hélène Bonnaud » In Lacan Quotidien, n° 813 – Lundi 21 jan­vier 2019.
16.Cottet S., « Le père écla­té », La petite Girafe, n° 24, « Se faire sa famille », Paris, éd. Agalma, sep­tembre 2006, p. 50.
17.Lacan J., « Fonction et champ de la parole et du lan­gage », Écrits, Paris, Le Seuil, p. 321.