Nous publions ici l’introduction de Pascal Oddo à la pre­mière des soi­rées du lun­di 2019–2020.

FAMILLES

SENS

DESSUS

DESSOUS

Pour intro­duire l’an­née der­nière les soi­rées du lun­di qui avaient pour thème Miroirs, Images, Écrans, j’avais rap­pe­lé que Lacan pré­co­ni­sait tout bon­ne­ment à l’a­na­lyste qui ne sau­rait « rejoindre à son hori­zon la sub­jec­ti­vi­té de son époque »1)Lacan J., « Fonction et champ de la parole et du lan­gage », Écrits, Le Seuil, Paris, 1953, p. 321. de renon­cer à sa pra­tique.
Rejoindre la sub­jec­ti­vi­té de son époque, n’est-ce pas être atten­tif à ce qui sur­git de nou­veau dans la civi­li­sa­tion ? Vous avez pu consta­ter que « FAMILLES » dans le titre sous lequel s’ins­crit ce nou­veau cycle de soi­rées du lun­di porte la marque du plu­riel. C’est un peu ça la nou­veau­té aujourd’­hui, la grande diver­si­té des  familles, avec les cris­pa­tions que cela engendre. Familles au plu­riel donc mais ô com­bien vivantes.
Il est impor­tant pour nous pra­ti­ciens, d’être au fait de ces trans­for­ma­tions pour ajus­ter au mieux le par­te­na­riat que nous offrons à la fois à l’enfant, dans l’organisation de sa sub­jec­ti­vi­té, et aux parents. Analie Pourtier vien­dra nous parler2)Soirée du lun­di — 18 novembre 2019. de la place de l’enfant dans ces nou­velles formes fami­liales.

C’est en par­ta­geant les dif­fi­cul­tés que ren­contrent les pro­fes­sion­nels dans l’accompagnement des familles que m’est venue l’idée de pro­po­ser ce thème pour l’année.
Partons d’une situa­tion concrète dont on m’a fait part il y a peu. Des parents et leurs enfants se sont vus pro­po­ser des ren­contres dans un parc, aux côtés d’é­du­ca­trices. Pour l’une des mères, il y avait là un enjeu d’une impor­tance capi­tale. Non seule­ment, cela lui per­met­tait de retrou­ver  ses enfants qui ont été pla­cés, mais cet accom­pa­gne­ment pou­vait lui ser­vir de levier auprès du juge des affaires fami­liales pour les récu­pé­rer. Elle veut apprendre coûte que coûte à deve­nir une bonne mère et s’y essaie sur un ver­sant bou­li­mique de savoir. Savoir être mère s’ap­pa­ren­tant pour elle à savoir-faire. Les pra­ti­ciens pré­sents se rendent compte rapi­de­ment que ses ten­ta­tives mal­adroites exas­pèrent ses enfants. Afin de s’adresser à sa fille sans être pétrie d’angoisse, la mère parle d’elle à la troi­sième per­sonne : « Maman va faire des courses avec Sandra », « Maman va faire du vélo avec sa fille ». Quelle place don­ner à cette solu­tion ? Que dire à cette mère ? Faut-il la reprendre ? Et que dire à sa fille qui ne manque pas de mani­fes­ter sa souf­france en pré­sence des édu­ca­trices ? Bref, com­ment s’o­rien­ter ?
Nous aurons l’occasion de reve­nir sur ces ques­tions avec l’intervention de Jean-Luc Mahé qui évoquera3)Soirée du lun­di — 16 mars 2020. la notion de paren­ta­li­té.

L’association CAP (Culture – Art – Psychanalyse) réserve tou­jours une place impor­tante à la culture et à l’art dans le pro­gramme de ses acti­vi­tés. Afin de s’orienter jus­te­ment. Au psy­cha­na­lyste, Lacan rap­pe­lait, après Freud, « […] qu’en sa matière, l’artiste tou­jours le pré­cède et qu’il n’a pas à faire le psy­cho­logue là où l’artiste lui fraie la voie »4)Lacan J., « Hommage fait à Marguerite Duras du Ravissement de Lol V. Stein », Autres écrits, Le Seuil, Paris, 2001, p. 192–193..
Cette voie que nous fraie l’artiste concerne le réel, l’incurable, l’indicible. De sa ren­contre avec ce réel, du trai­te­ment qu’il en fait, en dénouant et en renouant le mot, l’image, il tente de dire cet indi­cible. Il tente aus­si de faire lien social puisque les œuvres ont une adresse. Je vous invite à relire l’exposé intro­duc­tif d’Alain Cochard lors de la jour­née « Du trouble à la créa­tion »5)http://www.capnantes.fr/miroirs-images-ecrans-introduction/ . C’est dans cette pers­pec­tive qu’une place sera don­née cette année au 7e art avec l’intervention de Françoise Gandemer qui aura lieu au mois de janvier6)Soirée du lun­di — 20 jan­vier 2020..
La famille n’est-elle pas jus­te­ment le lieu où se traite cet indi­cible ?
On s’accorde pour dire que la famille ne tourne pas tou­jours rond. Cela devient par­fois mani­feste au moment où l’enfant est tra­ver­sé par la puber­té et par les rema­nie­ments psy­chiques qui s’en­suivent. L’enfant inter­roge alors, voire congé­die, la parole de ses parents qui jusque-là était bien accueillie et qui lui ser­vait de bous­sole. C’est là qu’apparaît sou­vent au grand jour une dys­har­mo­nie au sein même de la famille.
D’autres élé­ments, plus dis­crets tra­hissent cet élé­ment réel. Freud, avec ce dis­po­si­tif par­ti­cu­lier qu’il a inven­té — la cure ana­ly­tique —, découvre des phé­no­mènes pour le moins éton­nants. Sur la voie de ce déta­che­ment aux parents peut appa­raître un stade qu’il désigne du terme de « roman fami­liaux du névro­sé ». Durant cette période, l’en­fant dédaigne ses parents afin d’en sub­sti­tuer d’autres d’un rang plus éle­vé.
C’est une créa­tion fan­tas­ma­tique où viennent confluer haine, ven­geance, récon­ci­lia­tion, sen­ti­ment de culpa­bi­li­té. Helen Deutsch pré­cise dans son texte « Genèse du roman fami­lial » que ces affects appa­raissent sou­vent en réac­tion directe au fait d’avoir épié le coït des parents. Une réponse à un réel. Serait-ce là le secret de la famille, que le rap­port père-mère recouvre l’homme et la femme ?
Il est inté­res­sant de noter que la construc­tion de ce scé­na­rio fan­tas­ma­tique subit, selon Freud, une res­tric­tion au moment où l’enfant « […] sai­sit que pater sem­per incer­tus est tan­dis que la mère est cer­tis­si­ma ». À ce moment-là, seul le père est pla­cé haut, la mère n’étant plus rem­pla­cée.
Remarquons que nous assis­tons aujourd’hui à un retour­ne­ment. Avec les pro­grès de la science, c’est la mère qui n’est plus cer­tis­sima, tan­dis que la preuve géné­tique prend le pas sur le pater sem­per incer­tus est.
Nous aurons l’occasion de reve­nir sur les pro­grès de la science avec l’intervention de Geneviève Briand7)Soirée du lun­di — 16 décembre 2019.

Il est dif­fi­cile aujourd’hui de don­ner une défi­ni­tion de la famille tant ses nou­velles formes sont variées.
La famille n’a rien de natu­relle. C’est une inven­tion qui relève de l’hu­main. Dès 1938, dans « Les com­plexes fami­liaux », Lacan pré­cise qu’il n’y a pas d’instinct fami­lial natu­rel. Il n’y a pas de fonc­tion natu­relle pater­nelle ni d’instinct mater­nel.
Dans son essence, la famille est sym­bo­lique. C’est une ins­ti­tu­tion sym­bo­lique majeure, orga­ni­sée par le droit. Institution est un mot for­mé à par­tir du verbe latin in-statuere, ce qui se tient debout, ce qui est éta­bli. Comme nous venons de le voir, la famille tient plus ou moins bien debout, prin­ci­pa­le­ment pour une rai­son de struc­ture : l’ordre sym­bo­lique est limi­té, il est troué.
Concrètement, cette inven­tion humaine est consti­tuée d’un cer­tain nombre de per­sonnes qui ont entre elles un lien de proche paren­té. Cette paren­té se situe d’une part du côté d’une alliance, c’est-à-dire d’un lien entre deux groupes dif­fé­rents, qui se concré­tise par l’union de deux per­sonnes, sou­vent de la même géné­ra­tion ; d’autre part, dans un lien, cette fois plu­tôt ver­ti­cal, qui défi­nit une suc­ces­sion de géné­ra­tions. C’est ce qu’on appelle la filia­tion. Deux adultes et leur enfant en consti­tuait le noyau mini­mum.
Nous aurons l’occasion de mon­trer au cours de l’an­née à quel point cette simple défi­ni­tion de la famille est déjà dépas­sée.
Nous ferons éga­le­ment un détour par la culture afri­caine avec l’intervention d’Evariste Adjangba8)Soirées du lun­di — 10 février 2020.. Les droits et obli­ga­tions de cha­cun des membres d’une famille peuvent être très variables en fonc­tion des cultures. Cela nous aide­ra à repé­rer les inva­riants..
La famille est un signi­fiant, un dire qui trouve aisé­ment sa place dans les dis­cours. C’est ce qui per­met d’en faire un objet d’étude en socio­lo­gie ou en anthro­po­lo­gie, de pen­ser les trans­for­ma­tions de la famille. Ce thème ins­pire depuis tou­jours écri­vains et artistes. On le retrouve au cœur des tra­gé­dies antiques, les­quelles ont aidé Freud à éla­bo­rer ce qu’il a appe­lé le com­plexe d’Œdipe, car à écou­ter ses patients, l’antique s’impose à lui. Il découvre que l’adulte est mar­qué par l’infantile à par­tir d’un com­plexe qui s’apparente au mythe d’Œdipe.
Allons-nous comme Freud pou­voir pui­ser dans les mythes antiques pour éclai­rer la com­plexi­té des varia­tions fami­liales ? Même si nous ren­con­trons tou­jours l’Œdipe dans notre cli­nique, de façon plus com­plexe peut-être, il nous fau­dra aller au-delà comme Lacan nous l’in­dique déjà dans son texte de 1938.
La diver­si­té des familles exis­tait à Vienne, à l’époque de Freud. Lacan nous la décrit en ces termes : elle était « […] alors centre d’un État qui était un melting-pot des formes fami­liales les plus diverses, des plus archaïques aux plus évo­luées, des der­niers grou­pe­ments agna­tiques des pay­sans slaves aux formes les plus déca­dentes du ménage instable, en pas­sant par les pater­na­lismes féo­daux et mer­can­tiles […]. »9)Lacan J., « Les Complexes fami­liaux dans la for­ma­tion de l’individu », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 61.. La déter­mi­na­tion prin­ci­pale des névroses décou­vertes par Freud dans ce contexte réside dans « […] la per­son­na­li­té du père, tou­jours carente en quelque façon, absente, humi­liée, divi­sée ou pos­tiche. ». C’est dans ce contexte que ce « fils du patriar­cat juif » a rejoint l’antique.
Le com­plexe d’Œdipe est une réponse de Freud au déclin du père qui trans­pa­raît dans cette varié­té des familles que l’on ren­contre à Vienne. Il est néces­saire d’aller au-delà de l’Œdipe, ce que fait très pré­ci­sé­ment Lacan. Là où Freud répond par l’Œdipe, je dirais que Lacan répond par la plu­ra­li­sa­tion des Noms-du-Père.
Parmi les textes que nous aurons l’oc­ca­sion d’aborder, « La note sur l’enfant »10)Lacan J., Autres écrits, Seuil Paris, 2001, p. 373. décline les fonc­tions de la mère et du père, et serre de près ce rési­du indes­truc­tible, ce « reste » qui se main­tient à tra­vers les recon­fi­gu­ra­tions fami­liales.

Pascal Oddo
Nantes — octobre 2019

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Références   [ + ]

1.Lacan J., « Fonction et champ de la parole et du lan­gage », Écrits, Le Seuil, Paris, 1953, p. 321.
2.Soirée du lun­di — 18 novembre 2019.
3.Soirée du lun­di — 16 mars 2020.
4.Lacan J., « Hommage fait à Marguerite Duras du Ravissement de Lol V. Stein », Autres écrits, Le Seuil, Paris, 2001, p. 192–193.
5.http://www.capnantes.fr/miroirs-images-ecrans-introduction/
6.Soirée du lun­di — 20 jan­vier 2020.
7.Soirée du lun­di — 16 décembre 2019
8.Soirées du lun­di — 10 février 2020.
9.Lacan J., « Les Complexes fami­liaux dans la for­ma­tion de l’individu », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 61.
10.Lacan J., Autres écrits, Seuil Paris, 2001, p. 373.