Caroline Peyron est une artiste fran­çaise qui vit et tra­vaille à Naples. CAP l’a invi­tée à la 7e jour­née d’é­tude1)MIROIRS, IMAGES, ÉCRANS —  26 avril 2019 — 9h – 17h — Salle Vasse, 18 rue Colbert, 44000 Nantes., afin de nous pré­sen­ter le labo­ra­toire de pein­ture col­lec­tive — C’è qual­cu­no lì den­tro ?2)Il y a quel­qu’un là-dedans ?qu’elle anime à l’a­dresse d’un public très divers dans le centre socio-culturel les SCALZE au cœur de Naples — ouvert à tout-venant —, à nous par­ler de ses objec­tifs, du dérou­le­ment des séances, des effets atten­dus ou obte­nus, et de ce qui dif­fé­ren­cie ce labo­ra­toire d’un ate­lier d’art-thérapie pro­pre­ment dit.

« TOURNER AUTOUR, FAIT-ON JAMAIS AUTRE CHOSE ? »

Entretien avec l’artiste Caroline Peyron

Jean-Luc MahéPouvez-vous vous pré­sen­ter, pré­ci­ser votre par­cours et expli­quer votre démarche pro­fes­sion­nelle artis­tique ?

Caroline Peyron — Je vis à Naples depuis plus de vingt ans et mon acti­vi­té didac­tique a com­men­cé presque en même temps que ma pre­mière expo­si­tion.
De la même façon que je n’ai presque jamais expo­sé dans une gale­rie, ayant tou­jours pri­vi­lé­gié des lieux de vie — biblio­thèques, théâtres, musées, jus­qu’à ma der­nière expo­si­tion qui a eu lieu dans la serre du jar­din bota­nique —, j’ai ensei­gné  tem­po­rai­re­ment dans des écoles, musées, pro­jets sur la dis­per­sion sco­laire, centres sociaux. Chaque expé­rience m’a­me­nait à connaître de nou­velles réa­li­tés.
J’ai tou­jours essayé de faire tra­vailler ensemble des per­sonnes les plus dif­fé­rentes pos­sibles — classes sociales, âges, etc…
Je tra­vaille depuis des années, un jour par semaine, dans une école mater­nelle. J’y ai ren­con­tré quelques enfants autistes et psy­cho­tiques. On m’a deman­dé d’ac­cueillir dans mon ate­lier deux per­sonnes autistes qui viennent y peindre depuis plu­sieurs années.
Au cours de ces années-là, j’ai fait deux tranches d’a­na­lyse, la pre­mière avec un freu­dien, la seconde avec un laca­nien. J’ai sui­vi de nom­breux sémi­naires de psy­cha­na­lyse par plai­sir et curio­si­té. J’ai fait une expo­si­tion sur trois passes d’a­na­lystes de l’École de la Cause freu­dienne. Mais mon tra­vail ana­ly­tique et artis­tique, c’est une autre longue his­toire !
Il est tou­jours dif­fi­cile de repar­cou­rir les routes que nous avons emprun­tées. Hasard et néces­si­té font loi. Chaque expé­rience m’a ensei­gné. De la même façon qu’il est impos­sible, à moins de se racon­ter des his­toires, d’ex­pli­quer com­ment une œuvre d’art a été créée, il est dif­fi­cile de se rap­pe­ler com­ment une pra­tique didac­tique a été inven­tée.
Les « drop-out », les tout petits enfants, cer­tains ana­lystes, pro­fes­seurs, amis, cer­taines lec­tures, pas mal d’é­checs et puis, tout à coup, je com­mence cet ate­lier de pein­ture col­lec­tive avec des per­sonnes autistes, leurs parents, amis, des amis à moi, des pas­sants et puis ça marche, c’est-à-dire que l’on s’a­muse beau­coup ensemble et que le résul­tat est tou­jours sur­pre­nant.

J.-L. M. — Parlez-nous de cet ate­lier de pein­ture col­lec­tive avec des per­sonnes autistes. Qu’est-ce que c’est ? Comment ça fonc­tionne ?

C. P. — Nous nous retrou­vons une fois par mois dans une église désaf­fec­tée qui est deve­nue un centre social. Le lieu donne sur la rue ce qui per­met à qui veut, d’en­trer. Il y a une dizaine de per­sonnes autistes entre quinze et qua­rante ans qui viennent avec un ou plu­sieurs de leurs parents ou un accom­pa­gna­teur. Viennent éga­le­ment des per­sonnes qui suivent mon ate­lier de des­sin au musée de Capodimonte ou des amis ou encore des gens qui passent dans l’é­glise pour les dif­fé­rentes acti­vi­tés et d’autres qui en ont enten­du par­ler. Il y a aus­si un moine boud­dhiste qui vit juste à côté ! Nous sommes entre quinze et trente-cinq per­sonnes, tous autour d’une grande table, un pin­ceau à la main.
Je com­mence en des­si­nant un signe simple, un cercle, un car­ré, une feuille, un long trait. Je m’é­loigne, cha­cun le reprend à sa façon. Je rythme les pas­sages, un signe après l’autre. On tourne autour de la table à chaque nou­veau signe. Quand l’es­pace de la feuille est dense, je dis (mais main­te­nant tout le monde le dit ensemble en riant et en se moquant de moi…) tout ce qui est blanc, noir, rouge ou bleu, etc… De plus en plus, les cou­leurs se décident ensemble. Les formes aus­si par­fois.
À la fin, il y a les applau­dis­se­ments et l’on dit : « Celui-là, c’est le plus beau. »
Chaque année, nous orga­ni­sons une expo­si­tion dans l’é­glise avec des lec­tures et la vente de nos œuvres ain­si que des œuvres indi­vi­duelles. L’argent nous per­met de finan­cer le labo­ra­toire.

J.-L. M. — Quels effets ce tra­vail produit-il sur les gens, notam­ment sur ces per­sonnes autistes que vous accueillez ?

C. P. — Je ne peux par­ler que des effets durant l’a­te­lier et je tiens à pré­ci­ser que je me refuse à par­ler d’art-thérapie. Je dis sou­vent en riant que j’aime  faire des­si­ner les per­sonnes car à un moment don­né un beau silence s’ins­talle, la pein­ture étant comme le sug­gère Merleau-Ponty une pen­sée muette.
J’ai remar­qué que ce silence pour les per­sonnes autistes se mani­feste par l’in­ter­rup­tion de ce que j’ap­pel­le­rai les voix qui parlent à leur place. Pour les non autistes, le silence se mani­feste sou­vent par l’in­ter­rup­tion des conseils dont ils sont sou­vent pro­digues…
Le silence ou bien le chant qui par­fois sur­git quand j’é­nonce une cou­leur ou une forme. Le silence ou les rires, les bons mots dont les napo­li­tains sont si friands. Il y a comme une libé­ra­tion du signi­fiant.

J.-L. M.  — Quelle place tient le corps dans ce tra­vail et dans votre tra­vail en géné­ral ?

C. P. — Je répon­drai avec Baudelaire, en pesant cha­cun des mots :

« Là, tout n’est qu’ordre et beau­té,
Luxe, calme et volup­té »

Le corps ? Quand on peint, il se passe quelque chose entre l’œil et la main que l’on ne contrôle pas. Le corps est tou­jours là, cha­cun à sa façon, jus­qu’à ce que mort s’en­suive. J’ajouterai éga­le­ment que dans mon tra­vail et dans les ate­liers, l’élément qui me semble le plus impor­tant, c’est le rythme, et donc le corps à tra­vers le rythme.

J.-L. M.  — Le corps à tra­vers le rythme, c’est-à-dire ?

C. P. — Ce qui relie essen­tiel­le­ment l’art, la parole, le corps, c’est le rythme. On ne des­sine pas au même rythme un corps, un arbre, une colonne. Le corps y est impli­qué dif­fé­rem­ment. L’un des moments essen­tiels dans la réa­li­sa­tion d’une œuvre est l’instant où l’on dit : « C’est fini. ».
Autour de la table où nous pei­gnons, je suis un peu comme un chef d’orchestre dont le mor­ceau n’a pas encore été écrit. Je marque le rythme par des inter­rup­tions, puis je m’éloigne, je pré­pare les cou­leurs, lave les pin­ceaux, etc… Je reprends en ryth­mant dif­fé­rem­ment les sons, les mots échan­gés.
Jing Hao [荊浩]3)Peintre chi­nois de la période des Cinq Dynasties. dit que le souffle n’est pas de nature dif­fé­rente de la figure ou de la matière mais qu’il en consti­tue l’élé­ment pre­mier, l’élé­ment simple, fon­da­men­tal comme l’est l’u­nique trait de pin­ceau qui anime l’in­dif­fé­rence et arrache au chaos les êtres et les choses.

J.-L. M.  — Vous avez évo­qué les ado­les­cents « drop-out » et vous avez par­ti­ci­pé au « pro­jet Chance » dans le quar­tier Montesanto de Naples. Parlez-nous aus­si de cette autre expé­rience. Qu’avez-vous appris là ?

J’ai appris énor­mé­ment de choses, mais sur­tout que tout mon savoir n’é­tait rien si je ne savais pas entrer en rela­tion avec les ado­les­cents avec qui je tra­vaillais, si je n’é­tais pas capable de me mettre à l’é­preuve devant eux et devant le ou la pro­fes­seur qui était dans le cours avec moi et à qui je devais aus­si ensei­gner.
J’ai appris à inven­ter au moment juste. Tout est affaire de rythme.
J’ai appris à me taire au bon moment.
J’ai appris que le rire et le plai­sir était le moteur de l’en­sei­gne­ment.
J’ai appris éga­le­ment la valeur des limites. L’art, c’est savoir y faire avec les limites. Mais à l’in­té­rieur de ces limites, il faut avoir toute la liber­té.
J’ai appris à tra­vailler avec les autres.
J’ai appris à me déprendre de la rage d’en­sei­gner.
J’ai appris que je n’a­vais pas à chan­ger les jeunes que j’a­vais en face de moi, mais que je devais seule­ment bien pré­pa­rer la feuille blanche, les pin­ceaux et les cou­leurs fraîches, et aus­si plein d’i­mages, de tableaux, la richesse du monde.
Je suis allée avec un groupe d’entre eux étu­dier la gra­vure aux Beaux-Arts. Nous étions ensemble débu­tants. J’ai dû sou­vent deman­der de l’aide quand je n’ar­ri­vais pas à pré­pa­rer une matrice pour la gra­vure manière noire — ou mez­zo­tinte — qui est un pro­cé­dé de gra­vure en taille-douce per­met­tant d’ob­te­nir des valeurs ou niveaux de gris, ou lorsque j’ou­bliais l’ordre pré­cis des dif­fé­rentes étapes  de la pointe sèche.
Dix ans d’une richesse incroyable avec un groupe de per­sonnes avec qui je me sens tou­jours très liée. Le pro­jet, appe­lé CHANCE, a été créé par mon ami Marco Rossi Doria.

J.-L. M. — Que vous ins­pire le titre de notre pro­chaine jour­née d’é­tude Miroirs, images, écrans ? Comment entre-t-il en réso­nance avec votre tra­vail et votre démarche ?

C. P. — Il est ques­tion dans l’argument de risques de mani­pu­la­tion, mais il en a tou­jours été ain­si dans le cours de l’his­toire. Pensons à l’art méso­po­ta­mien, égyp­tien ou à l’art de la contre-réforme !
Je ne pense pas être d’ac­cord avec l’i­dée que l’i­mage est récit. Une image se voit en un ins­tant, elle ne se lit pas. C’est incroyable dans ce monde de l’i­mage qu’il n’y ait pas à l’é­cole des cours d’his­toire ima­gière. Tout tra­vail qui démonte les images en les créant apprend à regar­der, perce les écrans qui nous entourent et qui nous enferment.
J’aimerais vous conseiller un très beau livre d’Henri Meschonnic, Le rythme et la lumière avec Pierre Soulages. Il y est ques­tion de ce que fait le lan­gage pour voir. « Tourner autour, fait-on jamais autre chose ? » Les poèmes et la pein­ture apprennent qu’il y a autre chose que com­prendre.

J.-L. M. — Pour finir notre entre­tien et ouvrir sur le futur, avez-vous un nou­veau pro­jet en tête ?

C. P. — J’ai beau­coup de pro­jets en tête, mais deux d’entre eux concernent plus direc­te­ment ce dont nous avons par­lé.
Je tra­vaille avec Ariel, jeune homme autiste de vingt-deux ans, à l’é­cri­ture d’un livre d’his­toire de l’art com­po­sé de ses inter­pré­ta­tions pic­tu­rales et d’un dia­logue écrit sur un cer­tain nombre de peintres. J’en appor­te­rai des extraits à Nantes.
Quant à moi, je peins une his­toire de l’art à par­tir de cartes pos­tales recueillies au cours des années et qui aujourd’­hui tendent à dis­pa­raître. C’est un long tra­vail qui m’en­chante.

Propos recueillis par Jean-Luc Mahé
Saint-Nazaire / Naples — février 2019

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Références   [ + ]

1.MIROIRS, IMAGES, ÉCRANS —  26 avril 2019 — 9h – 17h — Salle Vasse, 18 rue Colbert, 44000 Nantes.
2.Il y a quel­qu’un là-dedans ?
3.Peintre chi­nois de la période des Cinq Dynasties.