Sophie Demir, Jane AUSTEN, Une Poétique du Différend, Presses Universitaires de Rennes, 2015.

Dans le monde anglo-saxon, on appelle les ouvrages qui accom­pagnent la lec­ture des grandes oeuvres lit­té­raires des com­pa­nion books. Livres d’in­for­ma­tion, manuels à des­ti­na­tion des étu­diants, trai­tés éru­dits, études his­to­riques, ana­lyses lit­té­raires, cer­tains se font indis­pen­sables et deviennent aus­si fameux que leur sujet.

Jane Austen, Une poé­tique du dif­fé­rend, consa­cré à l’oeuvre de Jane Austen, ver­sion publiée aux Presses Universitaires de Rennes de la thèse de doc­to­rat de Sophie Demir, serait a prio­ri pré­des­ti­né à rejoindre cette lit­té­ra­ture aca­dé­mique ou savante. D’autant plus que l’un des romans d’Austen, Sense and Sensibility, figure cette année encore au pro­gramme de l’a­gré­ga­tion d’an­glais. Ce serait grand dom­mage qu’il s’y voie confi­né car il est sus­cep­tible de conqué­rir un vaste public. En effet, l’oeuvre, hor­mis le fait qu’elle consti­tue le départ du roman moderne de langue anglaise en rai­son de son trai­te­ment réa­liste de la socié­té du XIXème, est l’ob­jet d’un culte qui fran­chit les murs de l’Université et s’a­vance loin, très loin, dans la pop culture du XXIème siècle, même si, en France, on se rend mal compte de ce for­mi­dable engoue­ment. Voyez plu­tôt :

Pride and Prejudice et Emma ont été adap­tés neuf fois au ciné­ma ou à la télé­vi­sion, Sense and Sensibility cinq fois, Persuasion quatre fois, Mansfield Park trois fois, Northanger Abbey deux fois. Mais sur­tout, on ne compte plus le nombre d’a­dap­ta­tions, de réécri­tures, d’oeuvres ins­pi­rées par… : cela va de la chick lit’ (Le jour­nal de Bridget Jones ou bien From Prada to nada) au film bol­ly­woo­dien (Bride and Prejudice), en pas­sant par le roman poli­cier (Death comes to Pemberley de P.D. James), jus­qu’à l’é­mis­sion de télé-réalité en cos­tumes d’é­poque. On parle même d’un film de zom­bies qui devrait sor­tir en 2016… Plus on s’a­vance sur ce ter­rain, plus on est amu­sé ? effa­ré ? par la pro­li­fé­ra­tion de monstres, par ailleurs bien sym­pa­thiques, sur le ter­reau de cette oeuvre clas­sique. Mais de quoi parlent donc les romans de Jane Austen ? Même si, au pre­mier abord, le roman aus­te­nien semble déployer les sté­réo­types du roman sen­ti­men­tal, au point d’en être pré­sen­té par­fois comme le paran­gon, il en consti­tue une sub­ver­sion iro­nique, refor­mu­lant la réa­li­té tra­gi­co­mique que joue sans cesse la socié­té.

L’incipit de Pride and Prejudice for­mule l’axiome de départ : « It is a truth uni­ver­sal­ly ack­now­led­ged, that a single man in pos­ses­sion of a good for­tune, must be in want of a wife. » C’est une véri­té uni­ver­sel­le­ment recon­nue qu’un céli­ba­taire for­tu­né soit for­cé­ment en quête d’une épouse. Dès lors, le roman aus­te­nien n’est jamais ce qu’il donne à voir, une his­toire d’a­mour contra­rié qui finit bien, sinon une chasse à l’homme mali­cieuse et cruelle qui sape les fon­de­ments du dis­cours social comme du dis­cours amou­reux, en fai­sant de ses héroïnes des per­son­nages sans pré­cé­dent dans la lit­té­ra­ture, des pré­da­trices contraintes et for­cées par la socié­té où elles vivent, sou­vent incons­cientes, et régu­liè­re­ment prises au piège des intrigues qu’elles our­dissent au gré d’un art consom­mé de la conver­sa­tion.

L’ouvrage de Sophie Demir est une opi­niâtre machine à décor­ti­quer, qui fait valoir les res­sorts cachés du dis­po­si­tif aus­te­nien. L’auteur convoque pour ce faire la sémio­lo­gie et la lin­guis­tique modernes, la fine fleur de la French Thought, et en par­ti­cu­lier Jean-François Lyotard, à qui elle emprunte un puis­sant ins­tru­ment, le concept de dif­fé­rend, pour démon­trer infa­ti­ga­ble­ment, en en four­nis­sant page après page les indices tex­tuels, com­ment l’art iro­nique de Jane Austen fait trem­bler et vaciller les sem­blants sur les­quels reposent la socié­té bour­geoise qu’elle décrit, régie par l’argent. Elle montre aus­si com­ment, dans le roman aus­te­nien, aucune Aufhebung ne vient résoudre les contra­dic­tions en les dépas­sant. Nulle dia­lec­tique n’est à l’oeuvre qui fasse jouer entre eux les termes du départ : il ne s’a­git pas de Sense OU Sensibility, ni de Pride OU Prejudice, de l’a­mour OU de l’argent, de l’homme OU de la femme, mais de la conta­mi­na­tion mutuelle des signi­fiants, qui remet en ques­tion et trouble l’u­ni­té du dis­cours. L’ironie aus­te­nienne pro­voque une authen­tique crise de l’in­ter­pré­ta­tion. Les romans aus­te­niens mènent à « la prise de conscience d’une prag­ma­tique des signes et non au dévoi­le­ment d’une quel­conque véri­té ». Ce ne sont pas des romans d’a­mour, mais des romans où les mots font l’a­mour.

Sophie Demir, armée d’une solide culture laca­nienne, éta­blit, preuves à l’ap­pui, com­ment le vide est le secret de l’i­den­ti­té sociale, et qu’il faut pas­ser par ce vide pour pou­voir enfin par­ler en véri­té. Se déta­cher de l’emprise d’un dis­cours appa­raît comme la condi­tion néces­saire de l’ex­pé­rience. C’est le rôle du silence, point de bas­cule, de faire émer­ger un dif­fé­rend, au sens de Lyotard, entre deux dis­cours incon­ci­liables, celui du capi­tal et celui de l’a­mour. Le dif­fé­rend se pro­duit — au sens de la poie­sis — quand il y a un impos­sible à dire. Sur le fond d’une parole vide, pur échange de signes, sur­git alors le dif­fé­rend qui mène au réap­pren­tis­sage de la parole à par­tir de l’ex­pé­rience d’un impos­sible à dire, soit un réel selon la défi­ni­tion de Jacques Lacan, en tant qu’il échappe à la sym­bo­li­sa­tion.

L’étude de Sophie Demir montre que, dans les romans de Jane Austen, les femmes, inter­dites de pos­sé­der, inter­dites de tra­vailler, dans cette socié­té qu’ils dénoncent, doivent néces­sai­re­ment pas­ser par les fourches cau­dines du mariage : ain­si, la néces­si­té du mariage pré­cède la ren­contre amou­reuse, ce qui explique pour­quoi le dis­cours amou­reux n’est que de la fausse mon­naie, au sens der­ri­dien, et que l’a­mour vrai ne puisse se dire. Dès lors, ce qui ne peut se dire doit être inter­pré­té, et c’est ce qui fait le sus­pense du roman aus­te­nien : qui aime vrai­ment qui ?

Mais, au fond, la force ultime de l’a­na­lyse de Sophie Demir, et de son inter­pré­ta­tion, c’est de dévoi­ler ce qui ne peut être dit et doit res­ter enfoui, en Angleterre, au XIXème siècle, à savoir la marque d’un désir inouï, celui de l’au­teur : qu’une femme puisse vou­loir réus­sir socia­le­ment en dehors des liens du mariage.

Michèle Miech
Nantes  — octobre 2015

Sophie Demir est doc­teur en langues et lit­té­ra­tures anglo­phones – vice-présidente de l’as­so­cia­tion CAP.

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