Sous sur­veillance

Il y a quelques années, un comi­té poli­tique a déci­dé d’installer à Nantes des pan­neaux indi­quant que nous étions sur­veillés. Pour évi­ter toute ambi­guï­té, il était pré­ci­sé que cette sur­veillance visait notre sécu­ri­té

POUR VOTRE SÉCURITÉ
TRAFIC ROUTIER SOUS VIDÉOSURVEILLANCE

avec la variante, VILLE PLACÉE SOUS VIDÉO-PROTECTION. De là se dégage une arti­cu­la­tion logique entre la camé­ra — l’objet qui regarde — et la cause de sa pré­sence : la pro­tec­tion, le « prendre soin de ». Une fron­tière est ain­si tra­cée tout autour de la ville. Franchissez-la et l’on pren­dra bien soin de vous ! Le pré­ci­ser n’est pas inutile car comme l’on sait, les bonnes inten­tions sont sus­pectes. Il me reste à le démon­trer. Cette sus­pi­cion a eu pour effet la créa­tion d’un autre comi­té, une sorte de contre-comité — un comi­té de défiance. Je cite : « Dans les rues, dans les trans­ports en com­mun, devant les com­merces et les écoles, les camé­ras se mul­ti­plient ! La vidéo­sur­veillance enre­gistre nos faits et gestes au quo­ti­dien, […]. Dans ce contexte, Sous-surveillance.net pro­pose un outil de lutte.»
Voilà la réponse aux bonnes inten­tions de l’autre. La Lutte !
« Ce pro­jet per­met à chaque ville de se doter d’un site de car­to­gra­phie des camé­ras […] qui filment l’espace public. Cette car­to­gra­phie est par­ti­ci­pa­tive et col­la­bo­ra­tive »,  c’est à dire conta­gieuse. La défiance se com­mu­nique, le soup­çon se trans­met par le lan­gage, voie de conta­gion s’il en est. C’est en par­tie pour cette rai­son que les petites para­noïas de tout un cha­cun se dif­fusent. « Cette car­to­gra­phie per­met », je cite à nou­veau, « de rendre visible la pro­li­fé­ra­tion des camé­ras tout en col­lec­tant un maxi­mum d’informations les concer­nant. »
On découvre avec ce site qu’une lutte s’amorce d’abord d’un impé­ra­tif — un impé­ra­tif stra­té­gique si vous vou­lez — À connaître celui qui vous veut du bien. Nous pour­rions à ce pro­pos dis­cu­ter des manœuvres des patients que nous accueillons en ins­ti­tu­tion pour savoir un petit quelque chose de leurs édu­ca­teurs ou de leurs inter­ve­nants… Un impé­ra­tif stra­té­gique donc pour col­lec­ter les signes du « vou­loir » de l’autre, à les inter­pré­ter et à leur don­ner du sens. Mais « col­lec­ter les signes de l’autre » c’est éga­le­ment une défi­ni­tion du trans­fert néga­tif au sens d’« avoir quelqu’un à l’œil », à la dif­fé­rence du trans­fert posi­tif qui consiste plu­tôt, pour reprendre les termes de Jacques-Alain Miller, à « avoir quelqu’un à la bonne ». J’esquisse ain­si, en pré­li­mi­naire, les deux ver­sants du trans­fert.
« Dès main­te­nant, cha­cun et cha­cune peut s’approprier le site, lut­ter, agir, par­ti­ci­per, […] et se réap­pro­prier l’espace urbain ! »

thWayward Pines

Se réap­pro­prier l’espace ! Je sou­ligne cette for­mule puisqu’elle fait valoir l’élément d’intrusion dont nous repar­le­rons tout à l’heure via le stade du miroir. En effet, il semble qu’il y ait dans les bonnes inten­tions un effet d’assiégement sur le sujet pro­té­gé. Par consé­quent, vou­loir la sécu­ri­té des autres, c’est obte­nir une lutte sur un axe duel — c’est-à-dire sur un axe ima­gi­naire —, un rap­port au savoir orien­té par un trans­fert néga­tif (avoir à l’œil) et troi­siè­me­ment, un effet d’assiégement (d’intrusion).
Ainsi, à la péri­phé­rie de Nantes nous pour­rions lire : « Franchissez ce seuil, on pren­dra soin de vous », mais à la péri­phé­rie de Wayward Pines — petite ville américaine—on peut lire : « Franchissez ce seuil, vous mour­rez ! ». Ce qui, vous en convien­drez, n’a pas la même valeur. Rassurez-vous, cette ville n’existe que dans une série amé­ri­caine Wayward Pines 1)Adaptation de la tri­lo­gie Wayward Pines du roman­cier Blake Crouch. qui, par chance, a été dif­fu­sée à la télé­vi­sion pen­dant que je tra­vaillais sur cette ques­tion de la para­noïa en ins­ti­tu­tion. Dans cette série, l’institution, c’est la ville.
Le direc­teur, un méde­cin tout à fait ancré dans un délire sys­té­ma­ti­sé, pour reprendre l’un des élé­ments noso­lo­giques de Kraepelin. Ce méde­cin — le Dr David Pilcher — répond presque mot pour mot à la défi­ni­tion de la struc­ture para­noïaque don­née par Emil Kraepelin : « Un déve­lop­pe­ment insi­dieux, selon une évo­lu­tion conti­nue, d’un sys­tème déli­rant durable et impos­sible à ébran­ler, et qui s’instaure avec une conser­va­tion com­plète de la clar­té et de l’ordre dans la pen­sée, le vou­loir et l’action »2)Cf. Lacan J., De la psy­chose para­noïaque dans ses rap­ports avec la per­son­na­li­té [1932], Paris, Le Seuil, 1975, p. 23..
L’élément déclen­cheur est un élé­ment réel ! Le Dr Pilcher découvre dans les années 2000 un début de muta­tion géné­tique chez l’être humain qui le condui­ra à terme à deve­nir un être vorace et des­truc­teur jusqu’à l’anéantissement totale de l’humanité. Pour ce méde­cin, c’est l’amorce du désir déci­dé de sau­ver la pla­nète !
Voici très briè­ve­ment le synop­sis. Le Dr Pilcher construit une ville, une sorte d’arche de Noé, qu’il pro­tège par une fron­tière étanche. Il cryo­gé­nise un petit nombre de per­sonnes sans leur deman­der leur avis, et les place à l’intérieur de son ins­ti­tu­tion dans l’attente de la fin du monde. Il se cryo­gé­nise éga­le­ment. En l’an 4000, l’humanité est anéan­tie et notre doc­teur décide de réani­mer ses sujets afin de recréer l’humanité. Jusque-là, tout se passe à peu près bien…
Là où ça ne va plus du tout, c’est à l’instant pré­cis où il acquiert la cer­ti­tude qu’il peut et qu’il doit répondre aux besoins de l’humanité ! C’est un th-4élé­ment déli­rant, une inter­pré­ta­tion déli­rante ou, comme nous l’ex­plique le psy­chiatre Gabriel Dromard, qui ne joue pas dans la série « une infé­rence d’un per­cept exact — qu’il nous faut retrou­ver pour chaque sujet puisqu’il ren­voie à l’élément déclen­cheur — à un concept erro­né par l’intermédiaire d’une asso­cia­tion affec­tive »3)Ibid., p. 70.. Il faut les trois points, c’est capi­tal dans l’élaboration d’une para­noïa !
Ainsi, au désir un peu fou de répondre aux besoins des autres et ses effets — la lutte, le trans­fert néga­tif et le sen­ti­ment d’intrusion — j’ajoute deux autres points : la mis­sion — que nous retrou­ve­rons dans le cas Schreber auquel nous ferons sans doute réfé­rence —, et la cer­ti­tude. Savoir sans aucun doute ce qu’il faut à l’autre, ce dont il a besoin, ce qui est bon pour lui — c’est cela la mis­sion.
Penser faire le bien, le bien de l’autre pour qu’il ne soit ni cas­tré, ni man­quant, ni défi­cient, ni han­di­ca­pé, cela a‑t-il des effets para­noïdes ? C’est évi­de­ment une ques­tion cen­trale puisque toutes les nou­velles lois médico-sociales indiquent qu’il nous faut répondre aux besoins des usa­gers en sui­vant les recom­man­da­tions de bonne pra­tique — recom­man­da­tions de quelques autres qui savent ce qu’il faut faire.
Par consé­quent, il ne fau­drait pas que ces recom­man­da­tions deviennent déli­rantes. Il ne fau­drait pas qu’il y ait chez ceux qui les pensent, qui les écrivent, « l’inférence d’un per­cept exact »  — comme le fait que des sujets souffrent — « à un concept erro­né », par exemple, une théo­rie, une méthode, pire, un dogme, pire, un dogme finan­cier, « par l’intermédiaire d’une asso­cia­tion affec­tive ou admi­nis­tra­tive »… Sinon quoi ?
Dans Wayward Pines, le Dr David Pilcher sait exac­te­ment ce qu’il faut faire. Il com­prend tel­le­ment bien la situa­tion qu’il sur­veille et véri­fie — autre nom de l’évaluation, la véri­fi­ca­tion — pour que tout se déroule comme il l’a pen­sé. Il sur­veille à l’aide de camé­ras sem­blables à celles qui entourent nos péri­phé­riques. Toute cette série se concentre sur les effets du regard. L’effet majeur est la consti­tu­tion d’une frac­tion du groupe qui s’organise pour lut­ter, c’est-à-dire pour se sépa­rer de l’autre. Le terme frac­tion — c’est un terme de la série — est évi­de­ment pré­cieux puisqu’il intro­duit une barre. Une barre sur celui qui sait, une barre sur la cer­ti­tude de l’autre. C’est une frac­tion à l’effraction et c’est un outil d’apaisement mas­sif !

Les fron­tières poreuses du « je »

Prendre comme exemple cette série est sans doute un peu radi­cal puisqu’elle se ter­mine dans un bain de sang. Nous n’en sommes pas là dans nos éta­blis­se­ments médico-sociaux. Mais la struc­ture conçue par le Dr David Pilcher n’est-elle pas simi­laire à l’organisation de nos ins­ti­tu­tions dans les­quelles il y a aus­si des maîtres qui pensent avoir une idée pré­cise de ce dont les usa­gers ont besoin et qui mettent en place des pro­jets très détaillés, où l’on ins­crit les orien­ta­tions, les des­crip­tions, les objec­tifs, les moyens pour atteindre les objec­tifs et le rythme de nos inter­ven­tions. Il y a même par­fois l’introduction de camé­ras. N’y a‑t-il pas là quelque chose de struc­tu­ra­le­ment angois­sant ?
Pourquoi, et c’est le pas sup­plé­men­taire que je vou­drais fran­chir, pour­quoi un sujet, quel qu’il soit, répond à chaque fois au vou­loir de l’Autre sur un mode para­noïaque, c’est-à-dire en vou­lant le bar­rer ? C’est un peu notre pra­tique quo­ti­dienne, du moins en ins­ti­tu­tion. On pro­pose quelque chose à un patient, on sup­pose que c’est bon pour lui et en retour, on a un refus caté­go­rique ou pire, une agres­sion.
Alors pour appré­hen­der un petit peu cette logique, je vou­drais reve­nir au concept du stade du miroir, fon­da­teur de la fonc­tion du « Je », qui struc­ture le « Je », qui crée le « Je ». Sa « fonc­tion […] est d’établir une rela­tion de l’organisme à sa réa­li­té »4)Lacan J., « Le stade du miroir », Écrits, Le Seuil, Paris, p. 96.. Il y a, en effet une dis­cor­dance entre la réa­li­té phy­sio­lo­gique de l’enfant et la forme du corps uni­taire, presque idéal ou idéa­li­sé, qu’il aper­çoit dans le miroir. L’image du corps pour un jeune sujet se pré­sente d’abord sous forme de frag­ments, c’est-à-dire comme une dis­per­sion angois­sante. Le stade du miroir est cette cir­cu­la­tion libi­di­nale qui per­met à l’enfant de s’identifier pri­mor­dia­le­ment à « la forme visuelle de son propre corps » , c’est une cap­ta­tion par l’image de la forme humaine qui conduit tout sujet à une période de tran­si­ti­visme, dit nor­mal, au cours de laquelle il se confond lit­té­ra­le­ment avec son sem­blable.
« L’enfant qui bat dit avoir été bat­tu, celui qui voit tom­ber pleure… ». Ainsi, le tran­si­ti­visme, pre­mier temps du stade du miroir, entre six mois et deux ans et demi, appa­rait être « la matrice du moi » . Tous confon­dus ! Autrement dit, la struc­ture pre­mière du « Je » est d’être confon­du avec le « je » des autres… Tous confon­dus, cela veut dire aus­si, tous un peu déli­rants, sans bord, sans limite, sans bous­sole… « Je est un autre » / « Je est dans l’Autre » / « Je est par­tout » / Sauf là où je pense qu’il est ! Là où « je » pense, je ne suis pas. S’amorcent ensuite les iden­ti­fi­ca­tions secon­daires. C’est la conquête de l’identité ! Ce qui veut dire que l’enfant com­mence pour struc­tu­rer son « je », pour pou­voir dire « je », à pré­le­ver les élé­ments qui l’intéressent sur son sem­blable —mimiques, pos­tures, etc. — C’est ce que l’on appelle « L’éveil de son désir pour l’objet du désir de l’autre. Ici, pré­cise Lacan, le concours pri­mor­dial (au sens de la ren­contre des autres) se pré­ci­pite en concur­rence agres­sive ».
Il s’agit tout de même de pré­le­ver des mor­ceaux de l’autre pour se faire un « je », un « je » d’arlequin si vous vou­lez… Donc pas de consti­tu­tion d’un « je » pos­sible sans agres­si­vi­té. Tous confon­dus ou tous agres­sifs !
C’est la guerre iden­ti­fi­ca­toire ! Afin que « Je » existe, une dia­lec­tique se joue entre « c’est lui ou moi » ;  je détruis « Tu » puisque je lui enlève quelque chose. Eh bien, c’est à ce pas­sage du « Je » spé­cu­laire au « Je » social que s’introduit dans la struc­ture « le préa­lable à l’aliénation para­noïaque ». Le sujet humain se fonde donc d’éléments arra­chés sur l’autre social. Comprenez bien, l’acte de se construire, le fon­de­ment du « je » passe par la cas­tra­tion de l’autre. Cela nous donne des rai­sons tout à fait valables de nous inquié­ter dès qu’un autre nous veut quelque chose. Veut-il me détruire ? C’est tou­jours la ques­tion qui résonne même s’il est vrai qu’elle est plus ou moins voi­lée.
Alors com­ment sup­por­ter qu’un ensemble d’individus, sou­te­nu par une ins­ti­tu­tion, se mette en tête de pen­ser votre pro­jet en fonc­tion de l’idée qu’ils ont de vos besoins ! C’est insup­por­table ! Si bien que les sujets que nous accueillons dans nos éta­blis­se­ments sont contraints, de struc­ture, d’être plus ou moins soup­çon­neux sur ce qu’on peut leur vou­loir. C’est d’ailleurs une ques­tion que nous pour­rions dire uni­ver­selle — Que me veut l’Autre ? Il est tout de même assez fré­quent qu’un sujet en ana­lyse s’intéresse, s’interroge sur les autres qui ont dési­ré quelque chose pour lui, l’Autre paren­tal en pre­mier lieu, mais éga­le­ment sur ceux qui font par­tie, ou qui ont fait par­tie de sa tra­jec­toire de vie. Qu’est-ce qu’il me veut ? Qu’est-ce qu’il me vou­lait ? Pourquoi m’a‑t-il regar­dé ? Cela peut aller d’une simple ques­tion à la consti­tu­tion d’un délire.
C’est aus­si ce que peuvent dire cer­tains ado­les­cents à leurs parents sous la forme d’un « Je n’ai pas deman­dé à venir au monde ». Ils n’on pas tort. Toute exis­tence dépend du désir énig­ma­tique d’un Autre, et le sujet consent ou refuse de manière plus ou moins symp­to­ma­tique d’y répondre. Autrement dit, il y a tou­jours néces­si­té de se situer face à un autre qui mani­feste une volon­té.
Se situer, c’est déjà répondre quelque chose ! Quelle que soit la moda­li­té de la réponse, c’est une réponse. La vio­lence, les pas­sages à l’acte sont éga­le­ment des formes de réponse. Tout cela pour indi­quer cet autre mou­ve­ment du stade du miroir qui consiste pour un sujet à entrer dans une dia­lec­tique d’aliénation et de sépa­ra­tion. On consent ou on refuse. On reste ou on part, etc. Alors bien sûr, le sujet se confond avec les autres, ses sem­blables et l’agressivité per­met la consti­tu­tion d’un « Je » sin­gu­lier. Mais paral­lè­le­ment, ou pri­mor­dia­le­ment, le sujet a à se sépa­rer de son Autre à lui ! Celui qui l’a dési­ré. Ici, toute la cli­nique ins­ti­tu­tion­nelle peut réson­ner. Combien de fois s’est-on satis­fait, par­fois à juste titre, qu’un enfant com­mence à contes­ter le dis­cours de ses parents car cela témoigne d’un pro­grès du côté de sa consti­tu­tion sub­jec­tive. Nous nous réjouis­sons alors qu’il com­mence à par­ler en son nom, son nom à lui, et non au nom d’un autre dis­cours qui serait celui de l’institution, des édu­ca­teurs, ou du psy.

Une har­mo­nie ima­gi­naire

Reprenons la cita­tion de Lacan : « L’éveil de son désir pour l’objet du désir de l’autre ». « L’objet du désir de l’autre », enten­dons cette fois le désir de la mère. Ici, nous repre­nons la dia­lec­tique de l’aliénation et de la sépa­ra­tion. Désir que l’enfant pense, pour un temps seule­ment — encore que le fait d’in­car­ner plei­ne­ment cet objet du désir de l’autre, cela peut durer un peu. Il y a vrai­ment là, l’idée de faire Un ! C’est l’amour abso­lu, dupe, mais abso­lu. Vous com­pren­drez aisé­ment que ce pre­mier temps de fusion, c’est-à-dire de confu­sion, si je puis me per­mettre, soit mena­cé par un étran­ger. Auparavant, il s’agissait du père, c’était la ver­sion œdi­pienne, alors que doré­na­vant, tout le monde peut désta­bi­li­ser l’harmonie ima­gi­naire du sujet. Ce pour­rait être l’attribut de l’étranger, être un per­tur­ba­teur d’harmonie ima­gi­naire, c’est-à-dire trom­peuse.
La menace vient donc tou­jours de l’autre côté des fron­tières. Elle fis­sure l’harmonie ima­gi­naire et vise l’existence du sujet. Elle vise l’existence du sujet en tant qu’il se confond entiè­re­ment dans cette har­mo­nie. C’est pour­quoi toute per­tur­ba­tion de l’harmonie ima­gi­naire per­turbe l’existence du sujet. Voilà à quoi nous devons faire face lorsque nous nous occu­pons d’un sujet. Nous devons savoir que nous sommes des désta­bi­li­sa­teurs d’harmonie psy­chique. Et que les sujets, les patients, auront à répondre, à inter­pré­ter, cha­cun selon leur style, cet étrange désir que nous avons de vou­loir opé­rer sur l’équilibre, certes plus ou moins orga­ni­sé, de l’autre.
Ce qui nous laisse pen­ser, une nou­velle fois, que cer­tains com­por­te­ments des sujets que nous accueillons sont déjà des réponses à ce que nous leur pro­po­sons. Autrement dit que l’institution, avec tout son lot de bonnes volon­tés déve­loppe tout un registre cli­nique, qu’il nous reste à étu­dier, de réponses plu­tôt para­noïdes. Considérer, par exemple, l’acte de l’autre comme une réponse plu­tôt qu’une pro­vo­ca­tion est, me semble-t-il, un outil thé­ra­peu­tique cen­tral dans notre pra­tique.
Je vous pro­pose par consé­quent pour la dis­cus­sion de consi­dé­rer toutes les théo­ries, éla­bo­ra­tions, construc­tions, fan­tasmes ou délires d’un sujet, qu’ils soient pris par le doute ou par la cer­ti­tude, comme des moda­li­tés de réponse que nous devons étu­dier dans le détail, afin de dif­fé­ren­cier ce qui relè­ve­rait d’une struc­ture para­noïaque dite « sys­té­ma­ti­sée », d’effets ins­ti­tu­tion­nels ou, disons, d’effets du pro­fes­sion­nel. Ce que j’ai ten­té d’appréhender ce soir, c’est que l’énigme du désir de l’Autre, des autres, s’enclenche à chaque fois que quelqu’un parle. Et que par voie de consé­quence, par­ler est la chose la plus dan­ge­reuse. C’est valable dans la névrose, c’est éga­le­ment valable dans la psy­chose mais le risque n’est pas le même. La parole, la puis­sance de la parole s’inscrit dans une dyna­mique trans­fé­ren­tielle. C’est pour cela que nous allons tra­vailler sur la ques­tion du trans­fert en ins­ti­tu­tion. Or, la logique du trans­fert dans la névrose que nous ver­rons en détail la pro­chaine fois, est inverse à celle de la psy­chose.
C’est pour cette rai­son que Freud a dis­tin­gué plu­sieurs moda­li­tés de réponse, c’est-à-dire plu­sieurs ver­sants trans­fé­ren­tiels, notam­ment du côté de la psy­chose — le délire de jalou­sie, d’érotomanie, d’interprétation, de per­sé­cu­tion, etc. — soit tout autant de réponses que le sujet peut éla­bo­rer à par­tir de cette ques­tion insup­por­table, au sens de ne pou­voir être sup­por­tée par aucune réponse, en tout cas par aucune réponse uni­ver­selle. La seule réponse pos­sible étant celle très par­ti­cu­lière qu’un sujet éla­bore et qui consti­tue son cas.

Arnaud Pellé
Soirée du lun­di — Nantes — décembre 2015

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Références   [ + ]

1.Adaptation de la tri­lo­gie Wayward Pines du roman­cier Blake Crouch.
2.Cf. Lacan J., De la psy­chose para­noïaque dans ses rap­ports avec la per­son­na­li­té [1932], Paris, Le Seuil, 1975, p. 23.
3.Ibid., p. 70.
4.Lacan J., « Le stade du miroir », Écrits, Le Seuil, Paris, p. 96.