Le livre de Philippe Lacadée — François Augiéras. L’Homme soli­taire et la voie du Réel 1)Éditions Michèle, Paris, 2016.a sus­ci­té un regain d’in­té­rêt pour l’é­cri­vain et peintre François Augiéras, per­sua­dé qu’un psy­chiatre, ou un psy­cho­logue, trou­ve­rait dans son Œuvre-vie matière à réflexion. Psychiatre, psy­cha­na­lyste, membre de l’ECF et de l’AMP, Philippe Lacadée, sen­sible au nouage qui s’est fait entre l’é­cri­ture et l’exis­tence d’Augiéras, révèle ce qu’a de sin­gu­lier le par­cours de cette vie d’homme. Voici qu’on redé­couvre cet artiste réso­lu à reje­ter tout dis­cours éta­bli et qui aspi­rait à être une étoile, la seule étoile qui man­quait au ciel — un  qua­sar — , et dont le pre­mier livre — Le vieillard et l’en­fant — avait atti­ré l’at­ten­tion d’André Gide, de Marguerite Yourcenar et d’Yves Bonnefoy…
Mais comme à cha­cun des livres de Philippe Lacadée, cha­cun y trou­ve­ra éga­le­ment des réso­nances avec le plus intime en soi.
Nous publions ici l’ex­po­sé intro­duc­tif de Philippe Lacadée lors de la ren­contre à l’é­cole des beaux-arts Nantes Saint-Nazaire, le 18 mars 2018
2)INVENTEURS DE STYLE — Gaston Chaissac / François Augiéras : http://www.capnantes.fr/inventeurs-de-style-chaissac-augieras/..

UNE TRAJECTOIRE D’ÉTOILE HORS-NORME

« Ma mis­sion : entraî­ner beau­coup d’âmes vers un Retour à la Lumière. »

Couverture du livre de Philippe Lacadée sur François AugiérasFrançois Augiéras, né en 1925 aux États-Unis, décède en 1971, dans une grande pré­ca­ri­té à Domme, au plus près de sa grotte où il aimait se réfu­gier. Il avait écrit dans sa notice bio­gra­phique de son livre Voyage au Mont Athos qu’ayant aban­don­né ses études à quinze ans « il tourne assez vite à une sorte de vaga­bon­dage »3)Augiéras F., Un voyage au Mont Athos, Grasset, « Les cahiers rouges », 1996, p. 12.. Au cours du vaga­bon­dage qui orien­ta sa vie, il écrit avoir trou­vé des lieux déter­mi­nants pour abri­ter sa « soli­tude extrême » et « sa cruau­té de la vie ». Son pre­mier lieu est celui du désert à El-Goléa, expo­sé au plein ciel, puis la grotte de la Montagne Sainte du Mont Athos et à la fin de sa vie la grotte de Domme. Ce sont les lieux sources d’Appel et d’Éveil de la logique de son œuvre-vie. Il y a en lui, comme il l’écrira, dès son pre­mier livre Le Vieillard et l’Enfant, sur­gie au cœur de la Pierre du désert, une sorte d’équation à résoudre, celle de cette for­mule étrange Le Vieillard et l’Enfant. Elle s’impose à lui dans l’écriture de sa vie hors-norme : véri­table tra­jec­toire rim­bal­dienne, sou­te­nue par la phrase d’Arthur Rimbaud à la fin de sa poé­sie Vagabonds « moi pres­sé de trou­ver le lieu et la for­mule »4)Rimbaud A., « Vagabonds » in Arthur Rimbaud, Œuvre-vie, Éditions du cen­te­naire Arléa, 1991, p. 349..

Le drame de sa nais­sance
En mai 1925, son père, Pierre, meurt en trois jours, d’une appen­di­cite aiguë, à l’hôpital de Rochester, alors que sa mère est enceinte de lui. Celle-ci ne se relè­ve­ra jamais de ce troumatisme5)Néologisme inven­té par Jacques Lacan, cf. Le sémi­naire, livre XXI « Les non-dupes errent », leçon du 19 février 1974. venu trouer d’un réel inas­si­mi­lable sa vie. Les signi­fiants Pierre et Rochester6)J’ai fait le choix d’écrire avec une majus­cule les signi­fiants pierre et roche car pour  Augiéras s’y entend la réso­nance du pré­nom de son père et celui du lieu du décès de son père, ils auraient pour lui la valeur d’une lettre sur laquelle il pren­dra appui, valeur de jouis­sance comme source ori­gi­naire de sa voie du réel., noués au pré­nom de son père, ain­si qu’au lieu de sa mort et de sa nais­sance auront été déter­mi­nants pour François qui fera sou­vent état de l’impact de la réso­nance de ces mots en lui. Quelque chose de la Pierre qu’il pou­vait être pour sa mère et de la Roche qui l’accueillera en sa fin de vie, furent des points d’appui de la moté­ria­li­té de la langue venant capi­ton­ner aus­si bien sa nais­sance à l’écriture que les errances de son par­cours dans la nature.

« Y eut-il une erreur ? »
« J’ai les yeux bleus ! Mon père les avait noirs. » « Elle se détourne de moi », écrit-il. Se détour­nant de lui du fait de la cou­leur de son regard, sa mère, le laisse en plan, face au vide d’une béance redou­blant celle du décès du père. La béance d’un vide sans fond de la dou­leur mater­nelle le lais­se­ra comme lais­sé tom­ber7)Liegen las­sen, expres­sion du pré­sident D. W. Schreber, que reprend Lacan pour décrire ce que vit le sujet psy­cho­tique, soit un lais­ser tom­ber du rap­port au corps propre éprou­vé par Joyce. Il se réfère ain­si à la déré­lic­tion dési­gnée dans le délire de Schreber par son « lie­gen las­sen » que Lacan isole comme fon­da­men­tal dans la psy­chose, et qu’il tra­duit par lais­ser en plan. Cf. note 6 de J.-A. Miller dans le Séminaire Le sin­thome, p. 211. Dans ce lais­ser tom­ber dont parle sou­vent Augiéras, il s’agit du sujet en tant que son être est logé dans l’objet petit a. Le corps est là, comme le démontre toute l’œuvre d’Augiéras, néces­sai­re­ment de la par­tie. Son corps qui est sou­mis à la gra­vi­ta­tion, d’où la répé­ti­tion tout au long de son œuvre du signi­fiant gra­vi­té ou erreur sur son corps. par le désir de l’Autre. D’où l’importance de l’objet regard se mani­fes­tant de façon intense au cœur de lui-même — regard aveugle du Vieillard, du bleu du Ciel et de La Clarté de la Lumière Primordiale.
Les nurses lui pas­sèrent au cou une médaille d’identité qu’il pense ne pas être la sienne. « Y eut-il une erreur8)Ce signi­fiant erreur, qui semble très déter­mi­nant pour lui, sera repris tout au long de son œuvre sous le mode de « l’erreur déli­cieuse » qui sera pour lui sa ver­sion du pousse-à-la-femme. ? » À la place de la fille qu’il aurait dû être, on a mis un gar­çon. Le signi­fiant « erreur déli­cieuse » nomme ce qui de la jouis­sance hors-limite de son corps est éprou­vé comme hors-norme, d’où la solu­tion du pousse-à-la-femme : être l’épouse du Vieillard, du prêtre, du moine de l’Athos, ou celle de la rivière La Vézère9)Lacadée P., François Augiéras. L’Homme soli­taire et la voie du Réel, Éditions Michèle, Paris, 2016, p. 172.. « Erreur déli­cieuse » nomme aus­si la réso­lu­tion de l’équation de sa for­mule : offrir son âme à se réa­li­ser en fille afin d’être l’égal de Dieu et se lais­ser fécon­der par le Ciel, pour s’auto-engendrer comme L’Homme-Nouveau10)Ibid., p. 224. tout comme être l’étoile, le Quasar qui manque au Ciel, s’impose à lui comme sa solu­tion radi­cale.
Là, est la matrice de sa quête inces­sante de son ori­gine, du lieu et de la for­mule de son exis­tence: « Mon iden­ti­té, mes ori­gines sont-elles les miennes ? Je le crois sans qu’il s’agisse d’une cer­ti­tude. » Croyant la véri­té de l’incertitude de son ori­gine, il tra­me­ra le récit de son œuvre-vie de plu­sieurs autres ori­gines – celle de l’enfant arabe sau­vage, Abdallah Chaamba, auteur de ses deux pre­miers livres, celle qui le fait vivre dans les temps anciens, ou celle qui le fait être l’Homme Nouveau à venir celui du Plan Divin de Domme qu’il a Mission de créer en se réin­car­nant en lui.

Sa mère n’est qu’une folle : Suis-je Pierre ?
Sa mère le consi­dé­rant comme bon à rien, avait peur de sa folie, lui repro­chant de n’être pas un artiste. Il écri­ra « être entré ter­ro­ri­sé dans l’existence », et avoir peur de tout ce qui émane de cette civi­li­sa­tion, incar­née par une lumière triste de la ville, qui devient l’élément déter­mi­nant de ce qu’il va à tout prix refu­ser, voire reje­ter, le pous­sant tou­jours à l’errance vers la Lumière du sud ou des Icônes du Mont Athos. Il voue la haine la plus féroce à tout ce qui de la civi­li­sa­tion l’empêche d’avoir accès à une autre Lumière plus natu­relle, plus trans­cen­dan­tale. « Ma mère n’est qu’une folle que je hais, qui me hait. Je ne res­semble pas à mon père, je ne serai jamais un autre Pierre ; de mon côté, je lui en veux de cette mort. Moi, je n’en peux plus de ter­reur. Si vivre, c’est ça, j’ai envie de mou­rir ! J’ai crié. […] je suis […] son Pierre, mal­gré mes yeux bleus ; elle me parle de sa réin­car­na­tion. Suis-je Pierre, le mort, dont nous avons rame­né le cadavre embau­mé dans les cales ! Je hurle. » Dans le « Suis-je Pierre ! »11)Augiéras F., Aux États-Unis d’Amérique, en 1925 in Augiéras, Une tra­jec­toire rim­bal­dienne, Éditions Au signe de La licorne, Musée-bibliothèque Rimbaud, 1996, p. 25. On note que dans ce pas­sage, Augiéras lui-même écrit Pierre avec une majus­cule, ce qui me conforte dans l’idée de le suivre sur ce che­min de Pierre., s’entend l’impact de l’équivoque avec cette Pierre silen­cieuse du désert, dont il écri­ra plus tard être né grâce à la nais­sance de son écri­ture.
Il dit avoir tou­jours été seul, « sans conver­sa­tions pos­sible avec qui que ce soit », pré­ci­sant qu’il avait « sou­vent l’impression que le sol se déro­bait sous mes pieds, que je tom­bais dans le vide ».
Enfant, Au Val d’Atur, pro­prié­té de son oncle Édouard, il trou­va sa solu­tion. On le lais­sait à lui-même, seul avec ses inven­tions notam­ment ses pla­neurs qui le sau­vaient du déses­poir, en lui per­met­tant de ne pas « être lais­sé tom­ber à terre »12)Cf. Lacadée P., François Augiéras, op. cit., p. 46, note 4.. Souvent cou­ché par­mi les herbes, il regar­dait les nuages essayant de lire à tra­vers eux sa des­ti­née. Un jour, suite à un fris­son intense, il ren­contre le Ciel bleu, dont la Lumière de l’azur le fas­ci­na au point qu’il logea, sa pas­sion du Ciel13)Ibid., p. 58..

Épris de soli­tude et de la nature vierge de tout homme
Jeune ado­les­cent, il s’éprit de cette nature vierge de toute pré­sence humaine où il pen­sa trou­ver sa liber­té libre.
À qua­torze ans, il fut heu­reux de vivre en Périgord où, pris par l’Appel de la forêt14)Lacadée P., François Augiéras, op. cit., p. 70 ; La Nouvelle revue fran­çaise, jan­vier 2001, n° 156, Lettre à Pierre-Charles Nivière, p. 84. res­sen­ti en son corps, un jour il entend dans le bruit d’une source, « le per­pé­tuel mur­mure de la vie », la voix de l’Autre, son pri­mor­dial du Dieu de l’univers. Il écri­ra avoir vu son Dieu de L’univers dans le bleu du Ciel.  Séduit pas le cos­mos et le ciel, sen­tant dans un évé­ne­ment de jouis­sance du corps, « mon être vibra dou­ce­ment » l’Appel des astres, il se sen­tit s’élever dans l’azur15)Une ado­les­cence au temps du Maréchal et de mul­tiples aven­tures, Éditions de la dif­fé­rence, lit­té­ra­ture, Paris, 2001, p. 130.. Il ren­con­tra La voie du réel — son atti­rance pour le Dieu du ciel, 16)Lacadée P., François Augiéras, op. cit., p.  73.. Il écri­ra plus tard « Je l’ai vu dans le soleil levant dans le désert, je l’ai ren­con­tré dans les lèvres des beaux gar­çons. »17)NRF, op. cit., p. 84.. Ce son pri­mor­dial de Dieu c’est ce qu’il crée­ra en inven­tant son ins­tru­ment de musique au Mont Athos18)Un voyage au Mont Athos, op. cit., pp. 205–226. et dans ce qu’il nom­me­ra son heu­reux délire sonore sacré.
Un cer­tain sens de l’Autre lui échap­pait car, pour se défendre de la mélan­co­lie mater­nelle il avait fait le choix for­cé de demeu­rer plu­tôt dans l’entendu des mots, bien avant d’en avoir reçu le sens. Il res­tait plu­tôt en marge en attente d’un appel non venu de l’Autre mais du silence de la Nature ou des temps anciens. C’est au moment de la paix du soir, que jaillis­sait une lumière voire un appel, qui lui fai­sait se dire « de vieilles phrases tirées de vieux livres se mêlaient à des façons de vil­lage, à de curieuses tour­nures pro­vin­ciales, à des can­deurs popu­laires ». Elles lui per­met­taient de tis­ser sa « folie et ain­si de com­po­ser une éton­nante étoffe qui mérite alors de sur­vivre ». « Un tis­su de fai­blesses tra­ver­sé de folies et de naï­ve­té, voi­là ce dont je pou­vais être l’auteur »19)L’Apprenti sor­cier, Grasset, Paris, « Les cahiers rouges », p. 103.. Le nouage pré­cis entre son écri­ture et sa pein­ture, lui per­mit d’inventer une solu­tion pour savoir y faire avec sa soli­tude. « Peut-on ima­gi­ner cela : la soli­tude extrême ? »20)Ibid.. Ce tra­vail d’écriture, comme tis­sage d’une étoffe ou pein­ture, fit que sa soli­tude main­te­nant l’attirait. « Cet aban­don où l’on m’avait lais­sé je l’aimais comme la meilleure part de mon être, la plus vraie, la plus émue. »
François Augiéras écrit que la nais­sance d’un livre délivre de la soli­tude et de la folie, et avoir trou­vé le secours d’une for­mule qui s’imposa dans son esprit lui per­met­tant d’établir son exis­tence dans l’écriture en sou­te­nant « une volon­té de sur­vivre à tra­vers une œuvre d’art. »21)Augiéras F., Le Voyage des morts, Grasset « Les cahiers rouges », Paris, 2000, p. 11..

L’escabeau de son écri­ture : Le lieu où s’écrit la for­mule
Face à la carence réelle de son père, à ce qui de son père ne lui fut jamais trans­mis, sa solu­tion fut d’inventer sa père-version dans la for­mule du Vieillard et l’Enfant, créée sur la per­sonne de son oncle Marcel. C’est à ce colo­nel à la retraite, spé­cia­liste d’astrologie et créa­teur d’un musée dans la gar­ni­son d’El-Goléa, à ce vieillard aveugle, qu’il écrit s’être offert, comme son objet de jouis­sance, enfant esclave. L’invention de cette rela­tion lui sert à éta­blir son pacte de jouis­sance avec le Ciel, via le corps de l’oncle. Elle est ce qui sou­tien­dra son écri­ture ; il y revint sans cesse, dans la néces­si­té de tenir ce qu’il nom­ma son « étrange jour­nal d’artiste ». « Qu’un essai soit plus vrai qu’un récit nul ne l’a soup­çon­né, ou admis. Je ne suis qu’un bar­bare et j’ai vécu trop seul. »22)Ibid., p. 15.. Comme le dit Lacan de Joyce : «  Ce qu’il écrit est la consé­quence de ce qu’il est. Mais jusqu’où cela va-t-il ? »23)Lacan J., Le Séminaire, livre XXIII, Le sin­thome, 1975–1976, texte éta­bli par Jacques-Alain Miller, Éditions du Seuil, mars 2005, p. 79. Et « Quand on écrit on peut bien tou­cher au réel, non pas au vrai. »24)Ibid., p. 80.
Sa solu­tion, à prendre sous l’angle d’un sin­thome comme l’a dit Lacan pour Joyce, fut d’écrire une œuvre-vie incluant La voie du réel qui s’imposa à lui.
Il trou­va à El-Goléa Le lieu pour réa­li­ser, dans le réel de sa chair vivante, la phrase de Rimbaud moi pres­sé de trou­ver le lieu et la formule25)Rimbaud A., Vagabonds in Arthur Rimbaud, Œuvre-vie, Édition du cen­te­naire éta­blie par Alain Borer, Arléa, 1991, p. 349.. Le lieu, est le Lit de fer de l’oncle posé en haut de son habi­ta­tion, sous le ciel, lieu de son expé­rience de jouis­sance, lieu du dé-lit de sa Saison en enfer. Le Lit de fer est son pié­des­tal, son esca­beau26)Cf. Lacadée P., François Augiéras, op.cit., p. 15, note 8.  lui per­met­tant d’élever sa vie, comme « Art d’apparition » à la digni­té de la Chose écrite et peinte27)Lacadée P., François Augiéras, op. cit., Avant-propos, p. 12.. Il se réa­lise comme l’artiste délin­quant, dont il ne ces­se­ra de faire le por­trait, trou­vant la subli­ma­tion d’une écri­ture et d’une pein­ture où il sera celui qui se croit maître de son être, logé dans Une for­mule. La for­mule, Le Vieillard et l’Enfant, sou­tien­dra jusqu’à la fin toute son écri­ture. (Ibid., pp. 84–85) « Le Vieillard et l’Enfant : la for­mule chante par­fois dans ma tête, sans rien évo­quer de pré­cis ; mais cela m’appartient de quelque manière, ? cela « me vient d’une vie »28)Un voyage au Mont Athos, op. cit., p. 208.. « Ma plus belle œuvre d’art serait-ce ma vie. »29)Lacadée P., François Augiéras, op. cit., p. 86..

« L’étrange jour­nal d’artiste » d’Abdallah Chaamba
« Son désir d’être un artiste qui occu­pe­rait tout le monde » de la lit­té­ra­ture, et ce de façon pro­vo­cante, « n’est-ce pas exac­te­ment le com­pen­sa­toire de ce fait que, disons son père n’a jamais été pour lui un père ? » Son père mort ne lui a rien appris, mais de plus sa mère a négli­gé à peu prés toutes choses.
Pour Joyce, « N’y a t’il pas quelque chose comme une com­pen­sa­tion de cette démis­sion pater­nelle, de cette Verwerfung de fait, dans le fait que Joyce se soit sen­ti impé­rieu­se­ment appe­lé ? »30)Lacan J., Le Séminaire, livre XXIII, Le sin­thome, Paris, Le Seuil, 2005, p. 89.
Dans l’appel impé­rieux de la nature. Augiéras ren­contre la cer­ti­tude de l’appel de Dieu. « J’entends l’appel venu des astres et c’est en moi d’abord que je soup­çonne qu’une nou­velle race est née. »31)Augiéras F., Une ado­les­cence au temps du Maréchal, op. cit., p. 160.
Dans La voie du réel de la nature, Augiéras entend en écho, au cœur de l’intime de son être l’appel de ce qu’il y a en lui de Sacré et de Lumière Primordiale.
La dimen­sion de l’appel est « le res­sort propre par quoi le nom propre est quelque chose qui lui est étrange »32)Lacan J., Le sin­thome, op.cit., p. 89. d’où la nais­sance de son étrange jour­nal sous le nom d’Abdallah Chaamba, son nou­veau nom d’écrivain, au plus près de la Pierre du désert. Augiéras se charge avec gra­vi­té de cet appel de Dieu et de la nature, c’est son Autre. « L’Autre dont il s’agit se mani­feste chez Joyce par ceci qu’en somme il est char­gé de père. »
Pour Augiéras, cet Autre bien au-delà du père, ou de son sub­sti­tut l’oncle, est le Dieu de l’univers, le Dieu du Ciel dont il a sen­ti l’Appel et dont il a la charge. « Dieu veut m’apprendre quelque chose. »33)NRF, op. cit., p. 90. Ce Ciel, ce Dieu des astres il doit le sou­te­nir pour qu’il sub­siste. Il va le faire par son Art, qui est ce qui, du fond des âges, nous vient tou­jours comme issu de l’artisan ou du peintre pri­mi­tif de la caverne , d’où sa pas­sion pour la pein­ture. Il va « illus­trer l’esprit incréé de ma race », par quoi il va créer son Art d’apparition et se pré­sen­ter comme l’artiste délin­quant. Voilà, ce dont Augiéras tout comme Joyce « se donne la mis­sion »34)Ibid., p. 22., « L’imagination d’être Le Rédempteur, dans notre tra­di­tion au moins, est le pro­to­type de la père-version. C’est dans la mesure où il y a rap­port de fils à père qu’a sur­gi l’idée lou­foque du rédemp­teur, et ceci depuis très long­temps. Le sadisme est pour le père, le maso­chisme est pour le fils. »35)Ibid., p. 85.

L’être lou­foque du rédemp­teur : une ten­ta­tive de rachat par la lit­té­ra­ture
Son pre­mier livre, Le Vieillard et l’Enfant, matrice ori­gi­nelle de toute son œuvre, illustre com­ment se débar­ras­sant de toute ser­vi­tude venu de l’Autre, sa mère ou les pères de l’église, il res­sus­cite en lui l’état d’esprit Sacré de l’homme pri­mi­tif appa­ru comme un évé­ne­ment et une révé­la­tion dans l’enfant arabe. Il s’incarne dans la nais­sance de l’écriture, selon l’idée lou­foque du rédemp­teur lui-même une fois trans­for­mé en jeune arabe sau­vage. Il se créa un nou­veau nom dans la lit­té­ra­ture, Abdallah Chaamba, enfant sacré sur­git dans le réel de son écri­ture. C’est pour lui « une ten­ta­tive de rachat par la lit­té­ra­ture »36)Lacadée P., François Augiéras, op. cit., p. 103.. Plus tard, il pen­se­ra être l’Homme Nouveau incar­nant le plan divin, soit La clar­té de la Lumière pri­mor­diale. «  Depuis quelques années, je ren­contre dans les pro­fon­deurs de ma conscience une zone de lumière interne, éter­nelle, divine. Quel nom lui don­ner ? Ma mis­sion en ce Monde, et en cette vie, est peut-être d’être un écri­vain pro­fon­dé­ment religieux- non chrétien- et, de ce fait, capable d’atteindre des âmes à jamais étran­gères au chris­tia­nisme. Je suis per­sua­dé que cette défi­ni­tion de mon rôle en ce siècle est l’essentiel de mon effort – et qu’il n’y a rien d’autre à espé­rer de moi. »37)NRF, op. cit., p. 84.

La voie du réel
Il cher­chait, un régime de l’esprit au-delà des reli­gions qu’il reje­tait. Pour cela, il lui fal­lait se lais­ser pos­sé­der, par ce qu’il nom­me­ra le réel — le réel de la nature ou, réel plus intime, celui de sa chair débor­dée par une jouis­sance du vivant chao­tique et hors-sens. « Un point faible de ma des­ti­née étant presque uni­que­ment une sen­sua­li­té par­fois assez lourde »38)NRF, op. cit., p. 87.
Il nom­ma la gra­vi­té cette sen­sua­li­té hors-sens, qui se jouait en lui. Il ne ces­sa d’entrer en rela­tion avec la puis­sance vitale et jouis­sante de la nature, car de façon extime39)Lacan J., Le Séminaire, livre VII, L’éthique de la psy­cha­na­lyse, 1959–1960, texte éta­bli par Jacques-Alain Miller, Éditions du Seuil, Paris, 1998, p. 167. Néologisme inven­té par Jacques Lacan., le réel de la nature était au cœur de lui-même. Il avait en lui cette sen­sa­tion d’une jouis­sance hors norme car sans limite. Il allait jusqu’à offrir son corps à l’arbre, ou à celle des élé­ments natu­rels qu’il ren­con­trait, pour s’y res­sus­ci­ter en leur éner­gie vitale. Sa rela­tion à la nature lui cau­sait des trans­ports de jouis­sance pou­vant aller jusqu’à l’extase de la méta­mor­phose, comme il le décri­ra dans Un voyage au Mont Athos. Il ne vou­dra jamais renon­cer au carac­tère sacré de la jouis­sance du sau­vage pri­mi­tif, ou de son heu­reux délire sonore sacré, reje­tant tout ce qui de la civi­li­sa­tion occi­den­tale venait occi­den­ta­li­ser sa vraie vie. C’est là La voie du réel comme expé­rience du sacré « J’ai remis mon âme et ma des­ti­née entre les mains de Celui qui Est, en lui disant fais de moi ce qui bon te semble. »40)NRF, op. cit., p. 88. Porté par ce Dieu qui lui apporte une immense joie, il vit, au cœur de son œuvre-vie incar­née, un autre régime de l’esprit dont son écri­ture et sa pein­ture furent han­tées, et dont il consen­tit à témoi­gner pour le salut des hommes, car telle était sa Mission. »

Ma Mission : Le Retour vers la Lumière
Il vou­lait accé­der au réel, au monde d’avant nous les êtres humains dits civi­li­sés qui sont venus per­ver­tir cet accès au réel de ce monde.
Pour atteindre ce monde, il choi­sit la voie de la lumière d’une luci­di­té trans­cen­dan­tale, vou­lant la ren­con­trer par la voie de l’éveil et de l’absence de soi, il la trou­va dans La Clarté de la Lumière Primordiale. Il la ren­con­tra en lui, lors de son séjour au Mont Athos, puis il pen­sa l’incarner dans cet Homme-Nouveau qu’il pré­ten­dit être. C’est ce dont il témoigne dans son der­nier livre Domme ou l’Essai d’occupation. « Ma mis­sion : remon­ter la pente, jusqu’au som­met de ma tra­jec­toire, entraî­ner beau­coup d’âmes vers un Retour à la Lumière » Il écrit que beau­coup d’étudiants de 68 lisant son Adolescence trou­vait en ses écrits une issue au pes­si­misme exis­ten­tia­liste, une ouver­ture vers l’univers des astres sur l’Eternel »41)NRF, op. cit., p. 86.
Dans l’expérience de jouis­sance hors limite de sa grotte de Domme, il embras­sait la Roche afin d’y pui­ser son éner­gie divine. Sensible au cœur de cette grotte à la réso­nance tel­lu­rique de la Roche, sans doute entendait-il dans Domme l’équivoque D’homme, d’où avec cer­ti­tude il se réa­li­se­rait en cet Homme Nouveau. L’équation de sa for­mule se réso­lut non plus dans l’infini hors limite du désert mais dans l’infini silen­cieux de la grotte de Domme, où il fait l’expérience d’une joie sau­vage pro­ve­nant de la part fémi­nine de son âme, qui le jour du sol­stice d’été de Juin 1969 se laisse fécon­der en fille, par la force du ciel et des astres.
Il eut dès lors la cer­ti­tude d’engendrer une nou­velle race d’hommes, L’homme Vrai du Plan Divin. Il réso­lut enfin l’équation de son étrange for­mule qui le fit naître de l’écriture — Le Vieillard et l’Enfant dans la ren­contre dans un jar­din qua­si para­di­siaque de l’Enfant Krishna, soit cet Homme Nouveau, fécon­dé par son écrit. Sa for­mule s’inversant en L’Enfant et le Vieillard, l’Enfant équi­valent d’un ange envoyé par Dieu et lui, lui-même en Dieu soit le Vieillard qu’il était deve­nu à force d’avoir brû­lé sa vie. Et enfin au bout de sa tra­jec­toire, c’est là que comme Quasar il se réa­li­sa comme la seule étoile man­quante au Ciel.

Philippe Lacadée
Nantes — mars 2018

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Références   [ + ]

1.Éditions Michèle, Paris, 2016.
2.INVENTEURS DE STYLE — Gaston Chaissac / François Augiéras : http://www.capnantes.fr/inventeurs-de-style-chaissac-augieras/.
3.Augiéras F., Un voyage au Mont Athos, Grasset, « Les cahiers rouges », 1996, p. 12.
4.Rimbaud A., « Vagabonds » in Arthur Rimbaud, Œuvre-vie, Éditions du cen­te­naire Arléa, 1991, p. 349.
5.Néologisme inven­té par Jacques Lacan, cf. Le sémi­naire, livre XXI « Les non-dupes errent », leçon du 19 février 1974.
6.J’ai fait le choix d’écrire avec une majus­cule les signi­fiants pierre et roche car pour  Augiéras s’y entend la réso­nance du pré­nom de son père et celui du lieu du décès de son père, ils auraient pour lui la valeur d’une lettre sur laquelle il pren­dra appui, valeur de jouis­sance comme source ori­gi­naire de sa voie du réel.
7.Liegen las­sen, expres­sion du pré­sident D. W. Schreber, que reprend Lacan pour décrire ce que vit le sujet psy­cho­tique, soit un lais­ser tom­ber du rap­port au corps propre éprou­vé par Joyce. Il se réfère ain­si à la déré­lic­tion dési­gnée dans le délire de Schreber par son « lie­gen las­sen » que Lacan isole comme fon­da­men­tal dans la psy­chose, et qu’il tra­duit par lais­ser en plan. Cf. note 6 de J.-A. Miller dans le Séminaire Le sin­thome, p. 211. Dans ce lais­ser tom­ber dont parle sou­vent Augiéras, il s’agit du sujet en tant que son être est logé dans l’objet petit a. Le corps est là, comme le démontre toute l’œuvre d’Augiéras, néces­sai­re­ment de la par­tie. Son corps qui est sou­mis à la gra­vi­ta­tion, d’où la répé­ti­tion tout au long de son œuvre du signi­fiant gra­vi­té ou erreur sur son corps.
8.Ce signi­fiant erreur, qui semble très déter­mi­nant pour lui, sera repris tout au long de son œuvre sous le mode de « l’erreur déli­cieuse » qui sera pour lui sa ver­sion du pousse-à-la-femme.
9.Lacadée P., François Augiéras. L’Homme soli­taire et la voie du Réel, Éditions Michèle, Paris, 2016, p. 172.
10.Ibid., p. 224.
11.Augiéras F., Aux États-Unis d’Amérique, en 1925 in Augiéras, Une tra­jec­toire rim­bal­dienne, Éditions Au signe de La licorne, Musée-bibliothèque Rimbaud, 1996, p. 25. On note que dans ce pas­sage, Augiéras lui-même écrit Pierre avec une majus­cule, ce qui me conforte dans l’idée de le suivre sur ce che­min de Pierre.
12.Cf. Lacadée P., François Augiéras, op. cit., p. 46, note 4.
13.Ibid., p. 58.
14.Lacadée P., François Augiéras, op. cit., p. 70 ; La Nouvelle revue fran­çaise, jan­vier 2001, n° 156, Lettre à Pierre-Charles Nivière, p. 84.
15.Une ado­les­cence au temps du Maréchal et de mul­tiples aven­tures, Éditions de la dif­fé­rence, lit­té­ra­ture, Paris, 2001, p. 130.
16.Lacadée P., François Augiéras, op. cit., p.  73.
17, 37.NRF, op. cit., p. 84.
18.Un voyage au Mont Athos, op. cit., pp. 205–226.
19.L’Apprenti sor­cier, Grasset, Paris, « Les cahiers rouges », p. 103.
20.Ibid.
21.Augiéras F., Le Voyage des morts, Grasset « Les cahiers rouges », Paris, 2000, p. 11.
22.Ibid., p. 15.
23.Lacan J., Le Séminaire, livre XXIII, Le sin­thome, 1975–1976, texte éta­bli par Jacques-Alain Miller, Éditions du Seuil, mars 2005, p. 79.
24.Ibid., p. 80.
25.Rimbaud A., Vagabonds in Arthur Rimbaud, Œuvre-vie, Édition du cen­te­naire éta­blie par Alain Borer, Arléa, 1991, p. 349.
26.Cf. Lacadée P., François Augiéras, op.cit., p. 15, note 8.
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