6e Journée d’étude — Écrire, inventer, créer — Exposé introductif

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La 6e jour­née d’étude orga­ni­sée par CAP, avec pour par­te­naires Linkiaa, la com­pa­gnie théâ­trale Science 89, la Salle Vasse et Vent d’Ouest, s’est tenue le 25 mai 2018. Nous publions ici l’exposé intro­duc­tif d’Alain Cochard.

Cette sixième jour­née amorce un tour­nant par rap­port aux cinq pré­cé­dentes. Les cinq pre­mières ont fait série. Elle étaient pen­sées à par­tir de ques­tions pra­tiques ren­con­trées par les pro­fes­sion­nels – psys, édu­ca­teurs, ensei­gnants, assis­tants fami­liaux. Les thèmes abor­dés — la vio­lence, la sexua­li­té, com­ment y faire avec des jeunes accros à leur por­table, les jeunes sans limites — tous ces thèmes par­laient à un large public.
Cette fois‐ci, nous avons fait le choix d’un pro­gramme d’étude sur deux ans, sous le titre « Du trouble à la créa­tion », afin d’explorer les mys­tères de la créa­tion. Cette sixième jour­née d’étude s’inscrit dans ce pro­gramme. Elle touche un public de pro­fes­sion­nels tra­ver­sés par cette thé­ma­tique et amorce un élar­gis­se­ment de nos par­te­na­riats. Ouverture déjà amor­cée en mars der­nier avec les Amis du Musée d’arts de Nantes, pour une ren­contre à l’École des beaux‐arts autour de Gaston Chaissac et de François Augiéras.
La lec­ture des pro­duc­tions, des pra­tiques et des phé­no­mènes que nous met­tons à l’étude est orien­tée par ce que nous enseigne l’expérience de la pra­tique psy­cha­na­ly­tique, non pas pour en ren­for­cer la doc­trine, mais tout au contraire pour la ques­tion­ner, la mettre à l’épreuve au contact d’autres dis­cours.
Pourquoi nous intéressons‐nous à la créa­tion ?

Indicible et lien social
Créer, c’est faire adve­nir quelque chose qui n’existait pas encore. Cela concerne les artistes, bien sûr, mais pas uni­que­ment. L’artiste est celui qui sait faire œuvre à par­tir d’une part obs­cure en lui. Il peut dire quelque chose de cet indi­cible et inven­ter une forme nou­velle à par­tir de l’opacité d’une jouis­sance dont le sens lui échappe ou, plus pré­ci­sé­ment, face à laquelle le sens échoue à pou­voir la dire toute.
« Un tableau est un piège à prendre de l’impossible, un miroir non pas du réel confi­gu­ré mais du réel comme impos­sible à prendre au miroir. »1)Prigent C., Ce qui fait tenir, P.O.L., Paris, 2005, p. 17. Christian Prigent dit bien dans cette phrase que l’art est une ten­ta­tive pour attra­per un peu de ce réel qui échappe au sens et à la repré­sen­ta­tion.
Voilà un pre­mier point — il y a de l’indicible.

Pour essayer de rendre plus sen­sible cette part de jouis­sance indi­cible, je vais vous don­ner un exemple tout simple recueilli dans le livre d’une rockeuse poète – Patti Smith. Lorsqu’elle était petite, sa mère l’emmenait se pro­me­ner au bord d’un lac. C’est là qu’un jour elle vit à la sur­face « un curieux miracle »2)Smith P., JUST KIDS, Gallimard, Paris, 2010, p. 11. : l’envol d’un cygne.
« Cygne, dit ma mère, qui sen­tait mon exci­ta­tion. Mais le mot était loin de suf­fire à rendre compte de sa magni­fi­cence ou à trans­mettre l’émotion qu’il pro­dui­sait en moi. La vision de l’oiseau créait un besoin pres­sant pour lequel je n’avais pas de mots, un désir de par­ler du cygne, de dire quelque chose de sa blan­cheur, de la nature explo­sive de son mou­ve­ment, et du lent bat­te­ment de ses ailes. Le cygne ne fit plus qu’un avec le ciel. Je pei­nai à trou­ver les mots pour décrire la per­cep­tion que j’en avais. Cygne, répétai‐je, pas plei­ne­ment satis­faite, et je res­sen­tis un tiraille­ment, une étrange nos­tal­gie, imper­cep­tible aux pas­sants, à ma mère, aux arbres ou aux nuages. »3)Ibid.
Patti Smith nous donne là l’exemple d’une expé­rience intime dont les mots manquent pour la dire toute. Cette ren­contre a pro­vo­qué une exci­ta­tion, un tiraille­ment, phy­si­que­ment res­sen­ti par l’enfant. C’est un phé­no­mène cor­po­rel — auquel est asso­cié un mot — d’autant plus intime qu’impossible à com­mu­ni­quer aux autres et qui laisse sa marque dans l’existence.
Cette ren­contre avec le cygne, et quelques autres, ont déci­dé de l’orientation de Patti Smith vers la créa­tion poé­tique et musi­cale. Elle a choi­si de s’adresser aux autres via ses créa­tions qui sont deve­nues son mode de lien aux autres et au monde.
Je clos ce petit exemple, comme je l’ai ouvert, avec Christian Prigent : « […] il y a de l’impossible à humai­ne­ment pro­non­cer — […] c’est ce fait qui fait peindre, écrire, des­si­ner ou fil­mer. »4)Prigent C., Ce qui fait tenir, P.O.L., Paris, 2005, p. 18.

L’artiste ne cherche pas à plaire. Sa prio­ri­té est d’approcher ce point de jouis­sance opaque. Mais dans la créa­tion qua­li­fiée d’artistique, faire œuvre sup­pose que d’autres soient tou­chés, que cette créa­tion si per­son­nelle, si sin­gu­lière, fasse réson­ner quelque chose chez ces autres qui la reçoivent.
Hier, je suis tom­bé par hasard sur une inter­view du cinéaste Lars von Trier. Il dit ceci : « Vous savez, que quelque chose d’aussi per­son­nel, qu’une par­tie de vous, puisse tou­cher le public, c’est très fort. »
Deuxième point donc, faire lien social. Ainsi, nous iso­lons deux points dans le pro­ces­sus de créa­tion — dire l’indicible et faire lien social.

Trouble, symp­tôme
Nous avons dit dans notre argu­ment de pré­sen­ta­tion que la créa­tion trou­vait sa source dans un trouble, un han­di­cap, un symp­tôme. Il faut entendre dans cette affir­ma­tion que c’est le lot de tout être par­lant. Je m’explique : l’expérience psy­cha­na­ly­tique nous enseigne qu’il y a tou­jours une part de trouble chez les humains, puisque dans le lan­gage, il n’y a pas de solu­tion uni­ver­selle aux grandes ques­tions de l’existence – la sexua­li­té et la mort.
Nous posons comme uni­ver­sel que cha­cun, artiste ou pas, est contraint à une dose d’invention pour orien­ter sa vie, ses choix, sa sexua­li­té. Cette inven­tion, c’est son symp­tôme, ce par quoi on le recon­naît, car ce symp­tôme pro­duit une manière per­son­nelle de par­ler et d’être au monde, c’est-à-dire un style à nul autre pareil.
S’intéresser au pro­ces­sus créa­tif n’est pas une pré­oc­cu­pa­tion réser­vée aux art‐thérapeutes, cela concerne tous ceux qui, à des titres divers, accom­pagnent des jeunes ou des adultes en dif­fi­cul­té, car s’ils ne feront pas for­cé­ment œuvre artis­tique, ils ne sont pas moins confron­tés à la néces­si­té de « trou­ver le lieu et la for­mule »5)Rimbaud A., « Vagabonds », Illuminations 1873–1875. qui leur est propre pour être au monde avec une souf­france moindre que celle impo­sée par la répé­ti­tion de leur symp­tôme. Nous avons tous à nous ensei­gner des mys­tères de la créa­tion dans nos pra­tiques, mais aus­si dans nos exis­tences.
Troisième point : inven­tion pour tous.
Gaston Chaissac6)Amirault M., Bricoleur de réel, Gaston Chaissac, épis­to­lier, Navarin, Le Champ freu­dien, Paris, 2017, p. 22. disait : « La joie de créer est bien la seule qui existe », en pré­ci­sant que cela ne concer­nait pas uni­que­ment les artistes, mais que c’était valable pour tous.
Vous remar­que­rez que nous met­tons l’accent sur ce que cha­cun a de plus sin­gu­lier. Chercher ce que cha­cun a de plus sin­gu­lier, s’appuyer sur ce noyau, pour aller vers une solu­tion sur‐mesure, telle est l’orientation de la psy­cha­na­lyse. Puisque l’artiste, en la matière, nous devance tou­jours, nous devons en prendre de la graine.
Revenons au lien social. Lacan sou­ligne cette dimen­sion dans son sémi­naire  sur L’Éthique de la psy­cha­na­lyse. Après avoir rela­ti­vi­sé les effets thé­ra­peu­tique de ces « exer­cices gym­nas­tiques, dan­sa­toires et autres »7)Lacan J., Le Séminaire, livre VII, L’Éthique de la psy­cha­na­lyse, Seuil, Paris, 1986, p. 128., il relève que ce qui est lais­sé de côté par les pra­ti­ciens fas­ci­nés par l’émergence de dons artis­tiques plus que dis­cu­tables chez leurs patients, c’est la dimen­sion de recon­nais­sance sociale.
Avec les pra­tiques thé­ra­peu­tiques qui uti­lisent des média­tions artis­tiques, mais aus­si tout sim­ple­ment chaque fois que nous encou­ra­geons quelqu’un dans son expres­sion écrite ou gra­phique, nous n’engendrons pas néces­sai­re­ment un nou­vel artiste, nous contri­buons à ins­crire un sujet dans un lien social, un lien de parole, et nous contri­buons à réen­chan­ter son rap­port au lan­gage.
Grâce à leurs pro­duc­tions, cer­tains obtiennent en outre une recon­nais­sance de leurs pairs d’infortune, voire un peu au‐delà. Ils en tirent un nom, une façon de s’inscrire dans le groupe. C’est une nomi­na­tion tran­si­toire qui leur per­met de tenir une place dans le lien aux autres.

Sublimation
On asso­cie spon­ta­né­ment l’art à la subli­ma­tion. Je n’ai pas pro­non­cé ce mot. Pourquoi ?
La subli­ma­tion est asso­ciée à une forme d’élévation, de puri­fi­ca­tion. Ce serait réduc­teur de limi­ter l’art à cette dimen­sion. Cela revien­drait à rêver d’un des­tin des pul­sions net­toyé de l’âpreté de l’existence. La subli­ma­tion, c’est le ver­sant aimable, plai­sant, le beau pré­sent dans la pré­sen­ta­tion qui est des­ti­née à plaire à l’autre, ou du moins à l’intéresser, à le tou­cher, à l’intriguer.
Ce ver­sant aimable se conjugue dans la créa­tion à la pré­sence active d’un objet intime pas tou­jours pré­sen­table que l’on élève à la digni­té d’une chose admi­rable par d’autres.
« On ne doute pas de l’existence des subli­ma­tions, mais on sait qu’elles s’ancrent inva­ria­ble­ment dans un objet dit « petit a » — « une salo­pe­rie », tra­duit Lacan. Les plus purs plai­sirs de l’âme ne sont pas dis­joints d’une jouis­sance qui est du corps8)Miller J.-A., Journal extime n° 15— Lacan Quotidien, 22 avril 2017.. Voilà qui me semble bien défi­nir ce qui est en jeu dans la créa­tion.
Je résume :
Le point de départ, le res­sort de la créa­tion, c’est le symp­tôme, si nous le défi­nis­sons comme le résul­tat de la marque que creuse la parole quand elle fait évé­ne­ment dans le corps9)Cf. Miller J.-A., « L’inconscient et le corps par­lant »,  La Cause du désir, n° 88, p. 111.. La dimen­sion du symp­tôme est le lot de tout être par­lant. L’artiste, lui, sait faire de l’art avec son symp­tôme. C’est bien pour cela que les inven­tions de l’artiste nous inté­ressent, elles nous montrent la voie de l’invention pour faire du symp­tôme autre chose qu’une répé­ti­tion souf­frante.

La jour­née
Tout au long de cette jour­née, nous allons por­ter notre atten­tion sur l’usage,  la fonc­tion, et les effets d’une acti­vi­té créa­trice sur des sujets en déroute.

Dans la mati­née
Trois situa­tions :
Emmanuelle Carasco nous par­le­ra d’Arthur et de sa chan­son. Arthur à qui j’adresserai un com­pli­ment par la voix, plu­tôt par l’écriture de Pierre Michon, Arthur qui sait « com­ment faire tenir deux vers ensemble, et, ce qui est une autre paire de manches, com­ment dans la pince de deux vers on fait tenir un peu du monde. »10)Michon P., Rimbaud le fils, folio, p. 47.
Antoine Camus nous pré­sen­te­ra le tra­vail d’écriture inces­sant de Wilhem, pour lequel je réserve cette obser­va­tion de Pierre Michon : « […] loin du vrai, vos [écrits], impuis­sants à tra­duire ce que vous êtes, ce vide souf­frant qui est vous, en pure prière sans déchet. »11)Michon P., Rimbaud le fils, folio, p. 47.
Marie‐Cécile Marty, quant à elle, a fait le pari de l’écriture avec des « agi­tés ». Pour ces jeunes dont la vie a été trop sou­vent faite de vio­lence, d’abandon, d’humiliation et d’exil de la langue com­mune, je suis retour­né à Christian Prigent : « […] en cou­lisse insistent la véri­té de l’angoisse et la peine du corps rétif à tout acquies­ce­ment. Écrire, c’est alors faire injure aux écrits droits. »12)Prigent C., op. cit., p. 52.

L’après-midi
Après les agi­tés, les tur­bu­lents avec Philippe Duban qui nous rap­pelle que c’est par ce terme « Turbulents » que la com­mu­nau­té Wolof au Sénégal nomme les enfants que nous dirions autistes, et qu’ils les vénèrent car ils sont à leurs yeux dépo­si­taires de l’âme des ancêtres.
La jour­née se ter­mi­ne­ra dans le plus grand trouble avec Joël Kérouanton et sa lecture‐performance de son livre Trouble 307.23.
Une petite cita­tion, pour ter­mi­ner, cita­tion extraite de La Nef des fous de Sebastian Brant recueil de poèmes qui sont autant de por­traits d’insensés, pio­chée dans le livre de Joël Kérouanton, et que je m’adresse à moi‐même :
« Le bavard
Qui pérore où ne devrait pas
Appartient à l’ordre des sots. »

Alain Cochard
Nantes — mai 2018

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Références   [ + ]

1.Prigent C., Ce qui fait tenir, P.O.L., Paris, 2005, p. 17.
2.Smith P., JUST KIDS, Gallimard, Paris, 2010, p. 11.
3.Ibid.
4.Prigent C., Ce qui fait tenir, P.O.L., Paris, 2005, p. 18.
5.Rimbaud A., « Vagabonds », Illuminations 1873–1875.
6.Amirault M., Bricoleur de réel, Gaston Chaissac, épis­to­lier, Navarin, Le Champ freu­dien, Paris, 2017, p. 22.
7.Lacan J., Le Séminaire, livre VII, L’Éthique de la psy­cha­na­lyse, Seuil, Paris, 1986, p. 128.
8.Miller J.-A., Journal extime n° 15— Lacan Quotidien, 22 avril 2017.
9.Cf. Miller J.-A., « L’inconscient et le corps par­lant »,  La Cause du désir, n° 88, p. 111.
10, 11.Michon P., Rimbaud le fils, folio, p. 47.
12.Prigent C., op. cit., p. 52.
By |2018-06-10T17:54:33+00:00dimanche 10 juin|Journées d'étude, Psychanalyse|