Très exac­te­ment soixante-six petits bocaux.
Soixante-six comme le nombre d’an­nées qu’au­ra vécu Alain Nadaud.
Ces bocaux sem­blables à des livres sur une éta­gère ren­ferment le fac-similé minia­ture des jaquettes de livres écrits par l’au­teur, alter­nant avec une ran­gée d’autres fla­cons, pour­vus ceux-là d’une cita­tion tirée de ses livres.
Du texte enclos dans du verre comme autant de bou­teilles à la mer.
L’idée d’é­crire est appa­rue très tôt chez l’au­teur des Années mortes1)Grasset, Paris, 2004.. Relégué à l’âge de neuf ans dans un pen­sion­nat d’un autre âge, il a com­men­cé à écrire pour pal­lier le manque de livres dans « L’armoire de biblio­thèque »2)Titre d’une de ses nou­velles édi­tée chez Grande Nature, 1985. de sa pen­sion. Ses publi­ca­tions dépas­sant lar­ge­ment la cen­taine, le compte y est bien.

« On continue... », dans un bocal, exposition de Basma Helal

« On conti­nue… »

À côté, sur la droite, un bocal plus grand, ouvert celui-là, contient le syn­tagme ver­bal : « On conti­nue… ». Tel un zoom, il met en balance la parole lapi­daire, por­teuse éner­gique d’a­ve­nir, avec les écrits démul­ti­pliés mais confi­nés.
« On conti­nue…! »
Cette phrase, Alain Nadaud l’au­rait pro­non­cée comme son ami, le comé­dien Jean-Baptiste Malartre, le pres­sait de faire demi-tour ; le voi­lier qui sor­tait alors de la baie d’Amorgos voguait vers le large et il ne lui res­tait que quelques minutes à vivre. Ainsi l’es­prit affirme sa pré­sence par delà la mort car l’eût-il sen­ti venir, on peut pen­ser que c’est par le cri des Corinthiens que l’au­teur éru­dit du roman théo­lo­gique L’Iconoclaste3)Éditions Quai Voltaire, Paris, 1989. l’au­rait accueillie  : « Ô mort, où est ta vic­toire ? »4)Première épître aux Corinthiens XV-55. ?
L’œuvre de l’ar­tiste tuni­sienne, Basma Helal, qui était visible du 19 décembre 2015 au 9 jan­vier 2016 à l’Espace Art Sadika — à Gammarth, au nord de Tunis —, appe­lé désor­mais Galerie d’art Alain Nadaud, sur­prend au pre­mier abord, mais cor­res­pond à ce que Hegel appe­lait « le spi­ri­tuel sen­si­bi­li­sé »5)« La matière sur laquelle s’exerce l’art est le sen­sible spi­ri­tua­li­sé ou le spi­ri­tuel sen­si­bi­li­sé », G.W.F. Hegel, Introduction à l’es­thé­tique, Aubier, Paris, 1974, p. 92.. Elle répond aus­si à cette esthé­tique de la sur­prise qu’ont prô­née les avant-gardes.
Alain Nadaud était un être de livres et de mots, ins­pi­ré, c’est pour­quoi dans la mesure où nous sommes ce que nous avons fait, le dis­po­si­tif ingé­nieux de Basma Helal nous donne à voir un por­trait méto­ny­mique très réus­si.

Jacques Gysin
Paris — décembre 2015

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Références   [ + ]

1.Grasset, Paris, 2004.
2.Titre d’une de ses nou­velles édi­tée chez Grande Nature, 1985.
3.Éditions Quai Voltaire, Paris, 1989.
4.Première épître aux Corinthiens XV-55.
5.« La matière sur laquelle s’exerce l’art est le sen­sible spi­ri­tua­li­sé ou le spi­ri­tuel sen­si­bi­li­sé », G.W.F. Hegel, Introduction à l’es­thé­tique, Aubier, Paris, 1974, p. 92.