Le 12 juin der­nier, Lucie Cauwe écri­vait sur son blog : « Il est des jours où il vau­drait mieux ne pas allu­mer son ordi­na­teur. Comme ce soir où je viens d’ap­prendre le décès sou­dain de l’é­cri­vain fran­çais Alain Nadaud. Il est mort ce ven­dre­di 12 juin à Amorgos en Grèce d’une crise car­diaque à bord de son bateau. Il allait avoir 67 ans le 5 juillet pro­chain ».

Aux côtés d’Alain Nadaud, ce jour-là, Jacques Gysin, un autre de ses amis, nous a confié ce témoi­gnage :

« Alain était mon ami.
J’ai vécu avec lui plu­sieurs aven­tures qui s’é­talent sur une large plage de temps.
Une aven­ture ter­restre d’a­bord qui se pré­sente sous un double aspect. Celui d’un enga­ge­ment dans le mou­ve­ment de contes­ta­tion de mai 68 et d’un voyage au Proche-Orient, deve­nu irréa­li­sable aujourd’­hui. Il nous condui­sit d’Égypte à l’Iran en pas­sant par le Liban, la Syrie, l’Irak, le Koweït et le golfe per­sique. À Téhéran nous étions conve­nus de nous sépa­rer ; l’un conti­nuant vers l’Est et l’autre devant retour­ner à Istanbul après avoir visi­té les rives de la Caspienne. Ce périple mémo­rable aura été pour nous, cha­cun de notre côté, une source de fier­té.
Ensuite, ce fut l’a­ven­ture marine de juin 2015. Partie de Kusadasi en Turquie, elle s’est ache­vée de façon dra­ma­tique dans la baie de Katapola à Amorgos dans les Cyclades où Alain est mort d’un arrêt car­diaque, pra­ti­que­ment dans mes bras. Il rame­nait son bateau à Tunis ; je devais l’ac­com­pa­gner jus­qu’à Corfou.

Mais la plus belle aven­ture aura sans doute été celle de notre ami­tié. Après 1974, j’ai revu Alain une seule fois. Les échos de son œuvre, de sa vie, me par­ve­naient par l’in­ter­mé­diaire de la presse, des étals des librai­ries, par la bouche d’an­ciens amis com­muns. Les fron­tières et les conti­nents, les exi­gences pro­fes­sion­nelles et fami­liales occul­taient la pos­si­bi­li­té de retrou­vailles. Après avoir lu sur un blog que d’é­crire il s’ar­rê­tait et d’autre part dis­po­sant d’as­sez de temps libre pour ne pas craindre de jeter des bou­teilles à la mer, dont le sort habi­tuel, comme on le sait, est de res­ter sans réponse, je lui envoyai un mes­sage. De Malte, il me répon­dit aus­si­tôt. C’était le 3 juin 2014 ; qua­rante ans s’é­taient écou­lés. Nous nous revîmes plu­sieurs fois à Paris durant ces der­niers mois. Au prin­temps, il me pro­po­sa d’être le deuxième membre d’un équi­page dont il était le capi­taine. J’acceptai. Déjà le vent de l’es­poir gon­flait la voile de mon ima­gi­na­tion vers d’autres aven­tures.

Atropos, la plus impla­cable des Moires, a tran­ché bru­ta­le­ment le fil de sa des­ti­née, en même temps que la revi­vis­cence d’une ami­tié peu com­mune. »

« Alain Nadaud, romancier théologique », journal Le Monde, 1989

« Alain Nadaud, roman­cier théo­lo­gique », Le Monde, 1989

Alain Nadaud1)http://alain-nadaud.fr est l’au­teur de romans, nou­velles et essais publiés chez dif­fé­rents édi­teurs. Le livre qui l’a fait connaître est l’Archéologie du zéro, ini­tia­le­ment refu­sé par douze édi­teurs. Le 3 novembre 1989 le jour­nal Le Monde lui consa­cra une pleine page sous le titre « Alain Nadaud, roman­cier théo­lo­gique », hon­neur que bien peu d’é­cri­vains peuvent se flat­ter d’a­voir reçu. Parmi ses nom­breux ouvrages et de manière tout à fait sub­jec­tive, nous retien­drons quelques titres :

Archéologie du zéro, Denoël, 1984 (repris en Folio, n°2085)
Désert phy­sique, Denoël, 1987Les Années mortes, Grasset, 2004
Le Vacillement du monde, Actes Sud, 2006
Si Dieu existe, Albin Michel, 2007
La Plage des demoi­selles, Éditions Léo Scheer, 2010
Dieu est une fic­tion. Essai sur les ori­gines lit­té­raires de la croyance, Serge Safran Éditeur, 2014
Auguste ful­mi­nant, Grasset, 1997 (repris en Livre de poche, n°14676).

En juillet 2011, Pierre Assouline s’é­tait fait écho dans son blog « La République des livres » du désir d’Alain Nadaud d’ar­rê­ter d’é­crire (D’écrire j’arrête, Tarabuste Éditeur, 2010).

L’idéal roma­nesque d’Alain Nadaud était le roman d’a­ven­tures méta­phy­sique, situant l’intrigue de pré­fé­rence dans un  cadre his­to­rique (anti­qui­té grecque ou romaine, XVIIsiècle, voire période sovié­tique pour La Fonte des glaces,2)Grasset, 2000, et Livre de poche n°15294.. Échappent tou­te­fois à ce modèle les deux récits Les Années mortes et La Plage des demoi­selles, d’al­lure net­te­ment plus auto­bio­gra­phique. Dans un entre­tien paru en 1993 dans Le Matricule des anges, Alain Nadaud disait sa décep­tion à l’é­gard de la lit­té­ra­ture contem­po­raine. Selon lui, les fonc­tions essen­tielles de l’acte lit­té­raire étaient « la mise en épreuve d’un être à tra­vers son lan­gage, des­ti­née à trou­ver sa réso­lu­tion dans une forme, c’est-à-dire cette façon que l’on a jus­qu’aux limites de l’i­na­vouable de ques­tion­ner sa propre iden­ti­té en pas­sant à tra­vers le « révé­la­teur » de la fic­tion». La lit­té­ra­ture n’a­vait pas à être le simple reflet du réel, au contraire, elle devait le tra­ver­ser pour en sub­ver­tir les don­nées.

Jacques Gysin
Paris —
 juillet 2015

Alain Nadaud a été enter­ré en Tunisie le 19 juin 2015 dans le cime­tière de Gammarth Village près de la forêt où il aimait se pro­me­ner.

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Références   [ + ]

1.http://alain-nadaud.fr
2.Grasset, 2000, et Livre de poche n°15294.