Nous publions ici l’in­ter­ven­tion de François Jubert à la soi­rée du 25 mars 2019

 

Sex Education sai­son 1
« La France, pays du roman­tisme ?! » C’est ain­si que s’exclame de manière dubi­ta­tive Emma Mackey, actrice prin­ci­pale de la série à suc­cès Sex Education1)Sex Education, série télé­vi­sée de Laurie Nunn avec Asa Butterfield (Otis Milburn), Emma Mackey (Maeve Wiley), 2019., sor­tie en jan­vier der­nier sur Netflix, alors qu’on lui pro­pose, ain­si qu’à deux autres acteurs pré­sents de culture anglo-saxonne, de décou­vrir la signi­fi­ca­tion d’expressions fran­çaises à conno­ta­tion sexuelle, joli­ment rebap­ti­sées « sex­pres­sions », telles que « balan­cer la sauce », « jouer de la flûte » ou « s’astiquer le poi­reau ». Derrière ces méta­phores plus ou moins poé­tiques se trouvent des pra­tiques sexuelles qui font l’objet de symp­tômes pour les ado­les­cents de la série.
L’adolescent mas­tur­ba­teur, deve­nu addict, n’arrive plus à s’arrêter ; la jeune les­bienne ne réus­sit pas à jouir avec sa par­te­naire ; le jeune gay est angois­sé à la vue d’un « trou de balle ». Ils en parlent entre eux sans détour et crû­ment, ce qui amène à se poser plus lar­ge­ment la ques­tion de savoir si l’on peut encore au 21e siècle asso­cier l’adolescence aux idéaux roman­tiques ? Pour mémoire, le roman­tisme se carac­té­rise par le pri­vi­lège accor­dé aux sen­ti­ments sur la rai­son, notam­ment le sen­ti­ment amou­reux, et par l’importance don­née au rêve, au mys­tère, à la souf­france et, bien enten­du, à la mort. Où sont pas­sés les ado­les­cents gothiques que l’on voyait autre­fois ? Incarnent-ils la mort autre­ment, sous une forme moins allu­sive, plus directe, plus réelle : entre sca­ri­fi­ca­tions auto-mutilantes et pul­sions sui­ci­daires plus ou moins réus­sies ?

L’amour à l’é­preuve de l’a­lo­grithme
Faut-il admettre que le sen­ti­ment amou­reux aurait, non pas dis­pa­ru, mais chan­gé de forme ? Alors que Roméo et Juliette reste ins­crit au pro­gramme de 4ème, la langue de Shakespeare paraît bien désuète aux col­lé­giens et la scène du bal­con les laisse dubi­ta­tifs. Le ciné­ma s’est effor­cé d’en don­ner une ver­sion moderne — Roméo + Juliette ou Roméo + Juliet de William Shakespeare, de Baz Luhrmann – 1996 — mais ne les convainc pas davan­tage. Seule l’image du cadre sul­fu­reux de Verona Beach à Los Angeles dans lequel se déroule l’intrigue, et celle de Di Caprio, réus­sissent à cap­ter leur regard. Alors com­ment l’amour et le sexe, asso­ciés à la mort dans Roméo et Juliette, trouvent-ils à se mani­fes­ter autre­ment aujourd’hui ?
Commençons par l’amour. Il est tou­jours l’objet d’ex­pé­ri­men­ta­tions et de décep­tions. Son émer­gence à l’adolescence crée tou­jours des délices et des tour­ments infi­nis entraî­nant par­fois les pro­ta­go­nistes loin de leurs études. Cela ne change guère à l’âge adulte. La soli­tude et/ou l’impératif de suivre le pro­gramme socié­tal — trou­ver un par­te­naire pour fon­der une famille — poussent les sujets à faire des ren­contres, et pour cela, ils passent désor­mais par Internet. À vrai dire, l’amour est rare­ment au rendez-vous, ce qui conduit cer­tains sujets à pous­ser la porte d’un cabi­net de psy. Là, sous trans­fert, et l’on sait depuis Freud que cela a à voir avec l’amour – l’amour de trans­fert – le sujet va pou­voir ana­ly­ser les coor­don­nées de ses choix – ou non choix – amou­reux. Très tôt dans son ensei­gne­ment, Freud a déga­gé les condi­tions d’a­mour chez l’homme et chez la femme qui obéissent à leur insu à une sorte d’automaton, sorte de pro­gramme, d’al­go­rithme, comme on dit aujourd’hui. Un algo­rithme est une suite finie et non ambi­guë d’opérations ou d’ins­truc­tions per­met­tant de résoudre une classe de pro­blèmes. Le pro­blème en ques­tion, c’est l’amour qu’il n’y a pas, et les opé­ra­tions tout autant que les ins­truc­tions sont les condi­tions qui vont faire émer­ger l’amour, tel le brillant sur le nez de sa par­te­naire pour un patient de Freud. Voilà qui peut éclai­rer le titre de cette soi­rée, pro­po­sé par CAP : « L’amour sur ordon­nance algo­rith­mique ».
Si nous ten­tons de cer­ner la ques­tion de l’amour à par­tir du thème de cette année — Écrans, Images, Troubles —, nous pou­vons témoi­gner que nombre de nos contem­po­rains uti­lisent des sites de ren­contre — Meetic, Adopte un mec, Badoo, EliteRencontre, etc.

Passage par le vir­tuel
Les lieux publics, bars, boîtes de nuit, concerts, etc., ou les évé­ne­ments de la vie quo­ti­dienne — ciné­ma, fêtes fami­liales ou ami­cales, etc. — ne suf­fisent pas tou­jours, ou ne suf­fisent plus, à ren­con­trer l’amour. Les appli­ca­tions fonc­tionnent sur le mode des sites mar­chands. Le choix se fait à par­tir de cri­tères sélec­tion­nés à l’avance. Au mieux, se mettent en place des échanges de mes­sages sui­vis à un moment don­né d’i­mages du corps plus ou moins dévoi­lées. Ce qui carac­té­rise ces ren­contres d’un nou­veau genre, c’est leur carac­tère vir­tuel.
Marjorie Métayer dans un article paru le mois der­nier sur le site de CAP2)Métayer M., « Quelques remarques autour du vir­tuel » : (http://www.capnantes.fr/quelques-remarques-autour-du-virtuel/ nous éclaire sur ce que per­met le vir­tuel : « […] le vir­tuel est un champ dans lequel tout est pos­sible, puisqu’il n’est jamais agi et donc imper­méable à l’impasse. L’impasse sexuelle notam­ment, celle de la ren­contre non pas avec les filles, mais avec cette posi­tion à tenir pour les ren­con­trer, d’avoir un désir et d’agir. » Ce qu’il convient de sou­li­gner, c’est l’absence de ren­contre des corps, le corps, siège des pul­sions, ce réel pul­sion­nel source d’angoisse et de jouis­sance. Marjorie Métayer nous parle de ces ado­les­cents enfer­més sur leur ordi­na­teur et addict aux jeux, qui peuvent se rendre sur des inter­faces comme « Discord », qui per­met de par­ler avec l’autre sexe sans enga­ger le corps ni le mon­trer. Ce dis­po­si­tif tech­no­lo­gique per­met de fan­tas­mer, c’est à dire de lais­ser ouvert tous les pos­sibles et évi­ter ain­si de s’engager, autre­ment dit de faire un choix, ce qui sup­pose une perte et par consé­quent une mon­tée d’an­goisse.

Pornographie
Venons-en au sexe et à la sexua­li­té. La pro­li­fé­ra­tion des images dans notre vie quo­ti­dienne et la tech­no­lo­gie Internet qui les véhi­cule ont ren­du pos­sible un défer­le­ment por­no­gra­phique sans pré­cé­dent dans l’histoire. Jacques-Alain Miller parle à ce pro­pos de cas­sure dans la morale sexuelle civi­li­sée : « Comment n’aurions-nous pas, par exemple, l’idée d’une cas­sure, quand Freud inven­ta la psy­cha­na­lyse, si l’on peut dire, sous l’égide de la reine Victoria, paran­gon de la répres­sion de la sexua­li­té, alors que le 21e siècle connaît la dif­fu­sion mas­sive de ce qui s’appelle le por­no, et qui est le coït exhi­bé, deve­nu spec­tacle, show acces­sible par cha­cun sur inter­net d’un simple clic de la sou­ris ? »3)Miller, J.-A. « L’inconscient et le corps par­lant », La Cause du désir, Paris, Navarin Éditeur, n° 88, 2014, p. 105.
Même quand vous ne recher­chez pas spé­ci­fi­que­ment du sexe sur Internet, vous vous retrou­vez par­fois avec des fenêtres, aux titres et aux images sans équi­voque, qui s’ouvrent auto­ma­ti­que­ment. Chacun de nous a pu en faire l’expérience. Lorsque ce sont des enfants qui s’y trouvent confron­tés, l’irruption de telles images peut faire trau­ma. J’ai reçu ain­si à mon cabi­net un jeune gar­çon de dix ans qui était allé explo­rer ces fenêtres por­no­gra­phiques et ne pou­vait plus s’empêcher de pen­ser à ce qu’il avait vu, avec des consé­quences lourdes sur son som­meil. La ren­contre réité­rée avec ce qui peut s’apparenter à « la scène pri­mi­tive » ou « la scène ori­gi­naire » a ren­du dif­fi­cile le tra­vail de la cure pour remettre un voile sur le réel du sexe et assé­cher le déchaî­ne­ment ima­gi­naire.
Le por­no ne date pas d’hier. Ce qui le carac­té­rise aujourd’hui, c’est la repré­sen­ta­tion de la copu­la­tion. « À l’ère de la tech­nique, la copu­la­tion ne reste plus confi­née dans le pri­vé, à nour­rir des fan­tasmes par­ti­cu­liers à cha­cun, elle est désor­mais réin­té­grée dans le champ de la repré­sen­ta­tion, elle-même pas­sée à une échelle de masse »4)Ibid, p. 106.. La science per­met avec Internet d’en faire une dif­fu­sion hors norme par son acces­si­bi­li­té immé­diate, à laquelle vient s’a­dos­ser le capi­ta­lisme.

Le por­no à pleins tuyaux
« La logique de consom­ma­tion s’est impo­sée et avec elle, celle qui gère tout pro­duit : concur­rence, caté­go­ri­sa­tions (par genre, âges, carac­té­ris­tiques phy­siques et psy­chiques, fan­tasmes de soi-même et du ou de la par­te­naire) »5)Brousse M.-H., Lacan Quotidien, n° 81, « Les nou­veaux désordres au temps où tout le monde couche avec tout le monde ».. Il en résulte une quan­ti­fi­ca­tion sans pré­cé­dent, au détri­ment de la qua­li­té de la ren­contre sexuelle, constate Marie-Hélène Brousse, au sens où il y a un court-circuit de la parole au pro­fit de l’image du corps. Elle cite le cas extrême des backrooms gays dans les­quels des écrans dif­fusent de la vidéo tan­dis que les corps se ren­contrent sans paroles. Elle pour­suit sa démons­tra­tion en fai­sant valoir que la vie sexuelle se trouve « pour le grand monde tota­le­ment affran­chie des liens sociaux tra­di­tion­nels (la famille, le voi­si­nage) qui la conte­naient, donc affran­chie du dis­cours, sauf de celui du capi­ta­lisme »6)Ibid..
Le por­no à pleins tuyaux chez les adultes n’est donc pas sans consé­quences. Une cli­nique dif­fé­ren­tielle peut être éta­blie selon les sexes. Ce sont essen­tiel­le­ment les hommes qui se trouvent addict à ces sites. Leurs pul­sions trou­vant dans les cata­logues pro­po­sés sur le Web l’objet propre à satis­faire leur fan­tasme, objet tou­jours à dis­po­si­tion, fai­sant ain­si l’économie d’en pas­ser par la demande à un autre, J.-A. Miller les qua­li­fie à cet égard de « sexe faible ». Le suc­cès de ces sites et l’addiction qu’ils génèrent tient éga­le­ment au fait qu’ils sont pro­duits et gérés par des hommes qui mettent en scène objets a, objets fétiches, objets dégra­dés, fan­tasmes divers homo­gènes au rava­le­ment de la vie amou­reuse mas­cu­line. « Voilà les mas­tur­ba­teurs sou­la­gés d´avoir à pro­duire eux-mêmes des rêves éveillés puisqu´ils les trouvent tout faits, déjà rêvés pour eux », indique J.-A. Miller7)Miller, J.-A., « L’inconscient et le corps par­lant », La Cause du désir, Paris, Navarin Éditeur, n° 88, 2014, p. 105..
Côté femmes, elles se trouvent confron­tées à l’usage clan­des­tin de ces sites por­no par leur par­te­naire mas­cu­lin, déclen­chant chez elles inter­ro­ga­tions, incom­pré­hen­sion, colère voire angoisse, comme le cas de cette patiente venue en ana­lyse pour trai­ter la ques­tion de ses rela­tions avec son mari et décou­vrant un jour sur l’ordinateur com­mun un his­to­rique de navi­ga­tion sur Internet fai­sant état de sites por­no gay.

Du côté des symp­tômes
Une autre carac­té­ris­tique de la sexua­li­té au 21e siècle avec le por­no, ce n’est pas d’être « seule­ment pas­sés de l’interdiction à la per­mis­sion, mais à l’incitation, l’intrusion, la pro­vo­ca­tion, le for­çage », nous dit J.-A. Miller8)Ibid p. 105.. Comment cela fait-il symp­tôme ? Certains hommes se plaignent de com­pul­sions à vision­ner des images, cer­tains à les enre­gis­trer pour pou­voir les revoir. Pour autant, ce n’est pas le motif pre­mier de consul­ta­tion. J’ai reçu un jour un homme qui avait été sur­pris par son fils en train de se mas­tur­ber devant un film por­no. Débordé par ses com­pul­sions, il avait aban­don­né les pré­cau­tions qu’il pre­nait jusque-là. Fortement cou­pable, il était venu trou­ver le psy pour trou­ver un sou­la­ge­ment. Il n’est pas venu au second rendez-vous.
L’autre ver­sant du symp­tôme se situe du côté du défi­cit sous la forme de la dys­fonc­tion érec­tile. Ce qui est mar­quant, c’est que les sta­tis­tiques font appa­raître un lien de cau­sa­li­té entre la consom­ma­tion de por­no­gra­phie et les dif­fi­cul­tés érec­tiles chez les jeunes dans leur ren­contre avec un par­te­naire. Le maga­zine TIME9)Luscombe B. & Orenstein, P., « Porn : Why Young Men who Grew Up With Internet Porn Are Becoming Advocates for Turning it Off », TIME, 11 avril 2016., a don­né un flo­ri­lège de témoi­gnages divers à ce sujet. Niraldo de Oliveira Santos, psy­cha­na­lyste bré­si­lien, a tra­vaillé sur ce sujet et fait aper­ce­voir que la por­no­gra­phie parie sur une struc­ture qui rejette le manque pour choi­sir l’organe. Le por­no édi­fie un monde où, dit-il, « le manque, reje­té du sym­bo­lique, fait retour dans le réel », et non plus der­rière l’écran du fantasme10)Niraldo de Oliveira Santos, 25 novembre 2016, « Pornographie : le fan­tasme sur le pla­teau », Constructions, Les amis de l’Institut de l’Enfant.. De ce fait, N. de Oliveira Santos consi­dère la por­no­gra­phie numé­rique comme « une menace pour les jeunes ». Reprenant par le début l’enseignement de Lacan sur le fan­tasme dit « fon­da­men­tal » et sa fonc­tion de sup­port du désir, il fait la démons­tra­tion que dans le por­no, « l’objet a aban­donne sa place de cause du désir et devient l’objet de pure jouis­sance »11)Niraldo de Oliveira Santos, 25 novembre 2016, « Pornographie : le fan­tasme sur le pla­teau », Constructions, Les amis de l’Institut de l’Enfant.. C’est un exemple de mon­tée au zénith de l’objet a tel que l’avait pré­dit Lacan, et dési­gné par J.-A. Miller de « bous­sole de la civi­li­sa­tion d’aujourd’hui »12)Miller J.-A., « Une fan­tai­sie »..

L’énigme occul­tée
Que démontre cette dif­fu­sion du por­no à l’échelle mon­diale et son omni­pré­sence dans la vie des êtres humains au début de ce 21e siècle ? Élèves de Lacan, il ne nous est pas dif­fi­cile de trou­ver la réponse : le rap­port sexuel n’existe pas. Le por­no vient à la place de l’absence de réponse uni­ver­selle à la ques­tion de ce qui fait rap­port sexuel entre les êtres humains. Le por­no est en quelque sorte un cata­logue prêt-à-porter pour bou­cher cette énigme. « Car seule cette absence est sus­cep­tible de rendre compte de cet engoue­ment, nous dit J.-A. Miller, dont nous avons déjà à suivre les consé­quences dans les jeunes géné­ra­tions, quant au style des rela­tions sexuelles : désen­chan­te­ment, bru­ta­li­sa­tion, bana­li­sa­tion »13)Miller, J.-A. « L’inconscient et le corps par­lant », La Cause du désir, Paris, Navarin Éditeur, n° 88, 2014, p. 106.. J’ajouterai : sui­cide, ce qui me per­met de faire la tran­si­tion avec la mort.
Les médias et les asso­cia­tions LGBT se font l’écho de ces jeunes homo­sexuels, ou trans­sexuels, qui se sui­cident, suite au refus, sup­po­sé ou acté, de l’en­tou­rage à accep­ter leur sexua­li­té. Nous rece­vons aus­si régu­liè­re­ment des patients, jeunes et moins jeunes, pour les­quels la rup­ture sen­ti­men­tale crée une perte insup­por­table voire un trou qui les pré­ci­pite vers la mort, en pen­sée, et par­fois en acte.

« Les nou­veaux désordres »
Il sem­ble­rait que la mort occupe aujourd’­hui une place dif­fé­rente, selon Marie-Hélène Brousse dont je vous expose briè­ve­ment ici le tra­vail qu’elle a effec­tué à par­tir de l’œuvre ciné­ma­to­gra­phique de Christophe Honoré14)Brousse M.-H., Lacan Quotidien, n° 81, « Les nou­veaux désordres au temps où tout le monde couche avec tout le monde »., auteur contem­po­rain à même de tra­duire et d’interpréter en images ce qu’il en est des ques­tions de l’amour, du désir et de la jouis­sance aujourd’hui. » L’être de l’a­mour, véri­table obses­sion dans le film Dans Paris se réduit, écrit-elle, à la ques­tion sui­vante : « est-il vrai que se jeter d’un pont la nuit, après avoir ôté soi­gneu­se­ment ses habits et ses chaus­sures, dans l’eau noire et gla­ciale, est la preuve qu’on aime ? En sera-t-on capable ? Ou encore dans La Belle per­sonne, est-ce que se jeter dans le vide de la cour du lycée est la preuve qu’on aimait ? Ou encore dans Les Bien-aimés, est-ce qu’avaler des médi­ca­ments pour mou­rir seule dans la pro­mis­cui­té d’un bar d’hôtel est le signe de l’amour, invi­vable ? La réponse est non. Après s’être jeté du pont, on a juste froid, si on est vivant, on n’est qu’un peu de sang balayé par le concierge du lycée, si on est mort. La vie conti­nue, un peu trouée. Pas de preuve de l’existence d’un sens par l’amour »15)Brousse M.-H., « Les nou­veaux désordres au temps où tout le monde couche avec tout le monde ». Les corps sont repré­sen­tés dans leur jouis­sance, mais une jouis­sance éphé­mère, dont le sens est éva­nes­cent — J.-A. Miller parle de zéro de sens de la por­no­gra­phie ; il n’y a que « vani­té de la chair », « vani­té du plai­sir », qui « irré­sis­ti­ble­ment ren­voie à la ques­tion de l’amour »16)Brousse M.-H., Lacan Quotidien, n° 81, « Les nou­veaux désordres au temps où tout le monde couche avec tout le monde »., dit M.-H. Brousse. « La dif­fé­rence avec les solu­tions des siècles pas­sés est là. La mort signait le sérieux de l’amour, en ren­dant réel le rap­port sexuel illu­soire. Ce n’est plus le cas. La mort ne réa­lise plus rien, pas plus l’amour qu’autre chose »17)Ibid..
Alors, quel ensei­gne­ment tirer de ce miroir sombre que nous tend C. Honoré ? Il faut pour­suivre la lec­ture de l’article de M.-H. Brousse. À la ques­tion de savoir ce que devient l’amour, elle note que « le couple est pul­vé­ri­sé, on passe de deux à trois : deux gar­çons et une fille, deux filles et un gar­çon, deux hommes et une femme… Deux est un reste de trois, et encore il n’est pas sûr que un et un fassent deux. L’amour est une méta­phore, donc une sub­sti­tu­tion, de un qui sur­git à un qui choit. » Celui qui dis­pa­raît ins­ti­tue ain­si la fonc­tion du manque, donc du sym­bo­lique, là où il n’y avait que le désordre des places et la confu­sion du désir comme des sen­ti­ments, là où l’Autre était com­plet ». Elle ter­mine son article en notant que Christophe Honoré récu­père au bout du compte un objet, le regard, par le biais du ciné­ma.

Sex Education sai­son 2
Je ter­mine par où j’avais com­men­cé, à savoir la série Sex Education. Le per­son­nage d’Otis, fils de deux parents sexo­logues, avec une mère très enva­his­sante sur le sujet, se trouve confron­té à un symp­tôme affec­tant son pénis : il ne peut pas le tou­cher, se mas­tur­ber et éprouve une gêne immense lorsque l’organe impose sa pré­sence. Par ailleurs, trau­ma­ti­sé par la scène de la dis­pute de ses parents en rai­son de l’adultère du père, la ren­contre avec une fille lui est impos­sible. Poussé par son meilleur ami et par l’ambiance de jouis­sance géné­ra­li­sée du lycée, il va ten­ter de résoudre ses symp­tômes en se diri­geant vers une fille, elle-même sans expé­rience. Ce sera un fias­co. La mère est appe­lée à la res­cousse lorsqu’il s’écroule par terre en proie à une crise d’asthme. Deux autres filles avec les­quelles il parle et par­tage des moments pri­vi­lé­giés vont échan­ger avec lui des paroles, des objets, les corps se tenant à une juste dis­tance, ni trop près ni trop loin.
Un rêve éro­tique bien embar­ras­sant vien­dra sur­prendre Otis dans son som­meil, et lui révé­ler par là-même l’objet de son désir. L’amour sera-t-il au rendez-vous ? C’est ce que nous sau­rons peut-être dans la sai­son 2 en cours d’écriture, occa­sion peut-être de véri­fier si l’aphorisme de Lacan est tou­jours d’ac­tua­li­té  : « Ce qui sup­plée au rap­port sexuel, c’est pré­ci­sé­ment l’amour »18)Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, [1972–73], texte éta­bli par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1975, p. 44. ; ou encore cet autre : « Seul l’amour per­met à la jouis­sance de condes­cendre au désir »19)Lacan J., Le Séminaire, livre X, L’angoisse, Paris, Le Seuil, 2004, p. 209..

François Jubert
Nantes — mars 2019

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Références   [ + ]

1.Sex Education, série télé­vi­sée de Laurie Nunn avec Asa Butterfield (Otis Milburn), Emma Mackey (Maeve Wiley), 2019.
2.Métayer M., « Quelques remarques autour du vir­tuel » : (http://www.capnantes.fr/quelques-remarques-autour-du-virtuel/
3.Miller, J.-A. « L’inconscient et le corps par­lant », La Cause du désir, Paris, Navarin Éditeur, n° 88, 2014, p. 105.
4.Ibid, p. 106.
5, 14, 16.Brousse M.-H., Lacan Quotidien, n° 81, « Les nou­veaux désordres au temps où tout le monde couche avec tout le monde ».
6, 17.Ibid.
7.Miller, J.-A., « L’inconscient et le corps par­lant », La Cause du désir, Paris, Navarin Éditeur, n° 88, 2014, p. 105.
8.Ibid p. 105.
9.Luscombe B. & Orenstein, P., « Porn : Why Young Men who Grew Up With Internet Porn Are Becoming Advocates for Turning it Off », TIME, 11 avril 2016.
10, 11.Niraldo de Oliveira Santos, 25 novembre 2016, « Pornographie : le fan­tasme sur le pla­teau », Constructions, Les amis de l’Institut de l’Enfant.
12.Miller J.-A., « Une fan­tai­sie ».
13.Miller, J.-A. « L’inconscient et le corps par­lant », La Cause du désir, Paris, Navarin Éditeur, n° 88, 2014, p. 106.
15.Brousse M.-H., « Les nou­veaux désordres au temps où tout le monde couche avec tout le monde »
18.Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, [1972–73], texte éta­bli par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1975, p. 44.
19.Lacan J., Le Séminaire, livre X, L’angoisse, Paris, Le Seuil, 2004, p. 209.