Photographier, c’est créer les condi­tions d’une ren­contre avec soi-même, avec les autres, avec l’ailleurs, vers un hori­zon jusque-là igno­ré. C’est d’a­bord un acte, puis un objet de réflexion… À mes yeux, la pho­to­gra­phie est à l’i­mage de la made­leine de Proust, elle révèle l’ombre du sou­ve­nir, une part incons­ciente de notre exis­tence1)Bernard Molins — www.bernard-molins.fr.

Exposition « Le corps à l'étude » — photo : Bernard Molins

« Le corps à l’é­tude » — pho­to : Bernard Molins

Le corps « lais­sé à la marge »
Artiste, pho­to­graphe, Bernard Molins est éga­le­ment pas­sion­né par la trans­mis­sion et la média­tion cultu­relle dans l’en­sei­gne­ment. Engagé aux côtés des ado­les­cents, il connaît les embar­ras pour nouer la langue et le corps dans cette tran­si­tion déli­cate de la vie. C’est pré­ci­sé­ment la ques­tion du corps à l’é­cole qui fait l’ob­jet de sa rési­dence de créa­tion au lycée Dupuy de Lôme à Lorient depuis 2014, qui se pour­sui­vra jus­qu’en 2016.
Lors de sa décou­verte de ce lycée, Bernard Molins est séduit par sa réno­va­tion, mais éga­le­ment sur­pris de l’ab­sence de bancs dans les espaces verts. Cela vient confir­mer ce qu’il pense depuis tou­jours et qu’il avait déjà res­sen­ti lors de ses années de lycéen : « seule la tête est accueillie et le corps lais­sé à la marge ». B. Molins extrait alors l’ob­jet de sa recherche qu’il pro­pose de nom­mer : « Le corps à l’é­tude ».

La pho­to­gra­phie, un objet de réflexion et d’é­changes
Au cours de ces deux der­nières années, B. Molins est pas­sé dans des classes — avec des cours très divers —, pré­sen­tant son pro­jet, don­nant à feuille­ter son jour­nal de tra­vail et de prises de vue, fai­sant de ses pho­to­gra­phies un objet de réflexion et d’é­changes.
En novembre 2015, de grandes pho­to­gra­phies ont été ins­tal­lées sur les vitres, dans la salle des pro­fes­seurs, au CDI, à la vie sco­laire. Jouant sur la semi-transparence, ces cli­chés pro­voquent un effet de révé­la­tion de la pré­sence des corps dans ce lieu, créant sou­dai­ne­ment leur visi­bi­li­té, sou­li­gnant ce lien vivant d’un lieu  à toutes les pré­sences qui le font vivre2)Catherine Fontaine, Un pho­to­graphe « en rési­dence » — www.dupuydelome-lorient.fr.

Le corps à l'étude — Table-banc, Bernard Molins, M.-H. Lafon

Le corps à l’é­tude — Table-banc, Bernard Molins, M.-H. Lafon

Une « table-banc »
Mais B. Molins ne se contente pas de pho­to­gra­phier. Il aime aus­si col­la­bo­rer et échan­ger avec d’autres artistes, notam­ment sur le lien entre image et écri­ture. Ainsi depuis plu­sieurs années, il dia­logue avec l’au­teure Marie-Hélène Lafon3)Ma créa­ture is won­der­ful (pho­to­gra­phies Bernard Molins — texte Marie-Hélène Lafon), Éditions Filigranes, Paris 2004. qui a écrit un texte à par­tir de pho­to­gra­phies de la rési­dence. Une par­tie de ce texte et une pho­to­gra­phie d’é­lèves sont asso­ciées pour com­po­ser une « table-banc ».
Une grande expo­si­tion des pho­to­gra­phies de B. Molins accom­pa­gnée des textes de M.-H. Lafon aura lieu dans la gale­rie Paul Audi du lycée, du jeu­di 25 février au ven­dre­di 11 mars 2016.
Nous publions ci-dessous des extraits de l’en­tre­tien de B. Molins avec deux élèves du lycée4)Entretien réa­li­sé par Elisa Noblet et Sophie Nicolas..

Jean-Luc Mahé
Saint-Nazaire – février 2016

D’où vient votre ins­pi­ra­tion ? Vous inspirez-vous d’autres pho­to­graphes ?
J’ai pas­sé l’âge de m’ins­pi­rer d’autres pho­to­graphes. Les influences sont sur­tout mar­quantes au début. Elles sont sou­vent struc­tu­rantes et signi­fiantes. Ensuite, il faut les dépas­ser, tuer les « maîtres ». C’est un geste très œdi­pien, libé­ra­teur. En ce qui me concerne, beau­coup de pho­to­graphes ont été déter­mi­nants à mes débuts, mais pas seule­ment. Des ren­contres humaines l’ont été tout autant, la ren­contre avec des œuvres d’une autre nature — films, pein­tures, spec­tacles vivants, livres… Aujourd’hui, je me nour­ris sans cesse de tout ce que je peux voir dans tous les domaines artis­tiques, mais aus­si et sur­tout, de tout ce que je peux vivre. L’art per­met, entre autres choses, de trans­for­mer le réflexe en réflexion. Il nour­rit le ques­tion­ne­ment.

Le corps à l'étude — Bernard Molins

Le corps à l’é­tude — Bernard Molins

Qu’est-ce qui vous a atti­ré vers la pho­to­gra­phie ?
J’ai fait mes pre­mières images avec mon grand-père lors d’un voyage en Espagne, dans sa famille d’o­ri­gine, en 1973. C’était un peu comme un voyage ini­tia­tique. J’ai assis­té au spec­tacle de la mort proche, res­sen­ti les pre­mières émo­tions amou­reuses, vécu les émo­tions de l’é­loi­gne­ment, le retour aux ori­gines… Sans le savoir, j’ai com­men­cé, grâce à la pho­to­gra­phie, un tra­vail d’in­tros­pec­tion qui se pour­suit tou­jours.  J’aime cette défi­ni­tion de la pho­to­gra­phie que donne le psy­cha­na­lyste Serge Tisseron : « La pho­to­gra­phie est un espace de pro­jec­tion psy­chique. »
Il ne faut jamais oublier que der­rière une pho­to­gra­phie, il y a, géné­ra­le­ment, un regard, donc une per­sonne. J’ai trou­vé dans ce médium la pos­si­bi­li­té de m’ex­pri­mer au tra­vers d’une pen­sée visuelle, une alter­na­tive au lan­gage par­lé ou écrit.
La pho­to­gra­phie n’est qu’un moyen. Ce qui me semble essen­tiel, c’est la créa­tion. J’aime sur­tout l’art, le sen­ti­ment de bon­heur éprou­vé par l’acte de créa­tion même si cela passe par des phases dou­lou­reuses, soli­taires, par le doute, des phases qui sont incon­tour­nables. Les artistes sont, à mon avis, les gens qui tra­vaillent le plus dans notre socié­té. Sans doute parce que cela ne cesse jamais.

Ce qui manque le plus pour la plu­part des per­sonnes dans le monde du tra­vail, c’est l’ab­sence de pos­si­bi­li­té d’être créa­tif, de pou­voir offrir ce qui les sin­gu­la­rise. Le monde du tra­vail ne sol­li­cite pas assez le poten­tiel de créa­ti­vi­té indi­vi­duel. Il valo­rise la per­for­mance et pas assez l’in­ven­ti­vi­té, ou seule­ment pour cer­tains métiers ou cer­taines élites.
Cela occa­sionne beau­coup de souf­france, de sen­ti­ments de frus­tra­tion. Il est vrai qu’il faut aus­si du cou­rage, ne pas tout attendre de l’autre.

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Références   [ + ]

1.Bernard Molins — www.bernard-molins.fr
2.Catherine Fontaine, Un pho­to­graphe « en rési­dence » — www.dupuydelome-lorient.fr
3.Ma créa­ture is won­der­ful (pho­to­gra­phies Bernard Molins — texte Marie-Hélène Lafon), Éditions Filigranes, Paris 2004.
4.Entretien réa­li­sé par Elisa Noblet et Sophie Nicolas.