Nous publions ici l’in­tro­duc­tion d’Alain Cochard à la 7e jour­née d’é­tude de CAP, inti­tu­lée MIROIRS, IMAGES, ÉCRANS.

Cette sep­tième jour­née d’é­tude s’inscrit dans le cycle ouvert l’an der­nier, sous le titre Du trouble à la créa­tion, pour mettre à l’é­tude l’invention et la créa­tion comme solu­tion face à l’in­sup­por­table que vivent cer­tains sujets.
Cette année, nous met­tons l’accent sur l’image, à par­tir des ques­tion­ne­ments de Clotilde Leguil dans son der­nier livre : la trans­for­ma­tion des usages et des formes de l’image à l’ère du numé­rique ne produit-elle pas un rema­nie­ment des rap­ports aux autres et à l’image de soi ? Cette trans­for­ma­tion ne conduit-elle pas à une iden­ti­fi­ca­tion de masse ? N’induit-elle pas des pra­tiques addic­tives ? Clotilde Leguil nous alerte sur la pro­gres­sive dis­pa­ri­tion du Je, celui de la sub­jec­ti­vi­té, au pro­fit du Nous d’une iden­ti­té, sus­cep­tible d’être par­ta­gée, ou encore d’un Il scien­ti­fique comp­table : « Le déchaî­ne­ment des pas­sions sur les réseaux sociaux, la mise en scène de notre vie pri­vée, le par­tage de notre inti­mi­té nous aident-ils vrai­ment à retrou­ver notre sin­gu­la­ri­té per­due dans l’univers irres­pi­rable de la quan­ti­fi­ca­tion de soi et la mar­chan­di­sa­tion des expé­riences ? »1)Leguil C., « Je » une tra­ver­sée des iden­ti­tés, PUF, Paris, 2018, p. 21.
Poursuivons avec Philippe Sollers sur ce thème — ce qui se perd dans la numé­ri­sa­tion du vivant. Nous sommes, écrit Sollers, à l’ère folle de l’ordinateur. « Plus le décer­ve­lage ima­gé et numé­rique s’étend, plus la trace sur papier paraît mira­cu­leuse. Vous pou­vez très bien ima­gi­ner un manus­crit de Shakespeare : sa main est de la même sub­stance que son souffle et sa voix. Écoutez mieux : vous ver­rez l’encre. »2)Sollers P., Le nou­veau, Gallimard, Paris, 2019, p. 53. Philippe Sollers met l’accent, ici, sur la pré­sence du corps, dont la sub­stance est abo­lie par l’image numé­rique.
Convoquons main­te­nant un fai­seur d’images, Jean-Luc Godard. Pour lui, l’image « C’est de l’image-matière, comme dans la pein­ture ». C’est ce qu’il sou­tient dans une inter­view pour le maga­zine Les Inrockuptibles, daté du 17 avril 2019, à pro­pos de son der­nier film Le livre d’image, qu’il écrit sans s à image. J’entends dans ce sin­gu­lier, pré­fé­ré au plu­riel, une résis­tance à la prolifération-consommation des images et, dans le mot matière, une cri­tique de la déma­té­ria­li­sa­tion des don­nées.
Avec la matière évo­quée par Sollers, on rejoint la sub­stance, le corps. Godard quant à lui apporte un éclai­rage sur ce qu’il appelle la mise en rap­port de l’image et des idées — le registre signi­fiant dirions-nous – et il résume son point de vue avec une cita­tion de Pierre Reverdy : « Une image n’est pas forte parce qu’elle est bru­tale, mais parce que l’association des idées est loin­taine et juste. » Lointaine et juste ! c’est dire qu’elle n’est pas don­née immé­dia­te­ment, il faut aller la cher­cher. Je serais ten­té de faire réson­ner cette cita­tion avec la fonc­tion du voile évo­quée par Lacan — le voile au-delà duquel il y a autre chose à voir, au-delà duquel il y a un objet caché. Rappelez-vous ce petit apo­logue antique qui met en scène la riva­li­té entre Zeuxis et Parrhasios lors d’un concours de pein­ture. Zeuxis a peint des rai­sins. Les oiseaux cherchent aus­si­tôt à les pico­rer. Satisfait, Zeuxis met au défi Parrhasios de le sur­pas­ser. Ce der­nier peint un voile. Demandant à Parrhasios ce qu’il avait peint der­rière le voile, Zeuxis dut s’a­vouer vain­cu. Il avait ber­né de simples vola­tiles alors que Parrhasios l’a­vait leur­ré, lui, un peintre. Cet exemple « rend clair qu’à vou­loir trom­per un homme, ce qu’on lui pré­sente c’est la pein­ture d’un voile, c’est-à-dire de quelque chose au-delà de quoi il demande à voir. »3)Lacan J., Le Séminaire, livre XI, Les quatre concepts fon­da­men­taux de la psy­cha­na­lyse, Seuil, Paris, 1973, p. 102..
Dans l’image por­no­gra­phique, la fonc­tion du voile fait défaut. Godard pense que la plu­part des films actuels ne montrent rien, qu’ils sont un assem­blage de plans qui fait écran, et comme main­te­nant les écrans sont plats, tout cela tombe à plat, ironise-t-il pour dire qu’il n’y a pas de pro­fon­deur, que l’image ne fait plus rien réson­ner au-delà d’elle-même. Son constat est peut-être un peu sévère. C’est du Godard. Mais ce constat peut s’appliquer aux images qui exposent des faits, dif­fu­sées par mil­lions sur les réseaux sociaux – faits divers, incen­dies, acci­dents, mani­fes­ta­tions, mais aus­si des faits de la vie quo­ti­dienne dans leur plus grande bana­li­té, comme le plat que l’on mange au res­tau­rant ou bien le lieu où nous nous trou­vons.
Qu’y a‑t-il à voir au-delà de ce qui est mon­tré dans ces cli­chés ? Dans cette pla­ti­tude, y a‑t-il un Autre auprès duquel cher­cher une réponse à son ques­tion­ne­ment exis­ten­tiel ? Où est l’objet caché qui fait sur­gir pour cha­cun de manière sin­gu­lière, une satis­fac­tion — une jouis­sance disons-nous dans notre jar­gon. En ce point réside le pro­blème posé par ces images « plates » ; le sin­gu­lier d’une jouis­sance est écra­sé par l’injonction à par­ta­ger les mêmes expé­riences, par l’injonction à jouir des mêmes choses.
Mais peut-être sommes-nous un peu trop radi­caux et alar­mistes en nous foca­li­sant sur les pertes aux­quelles donne lieu la numé­ri­sa­tion des images – perte de sin­gu­la­ri­té, perte de sub­stance, de matière, de corps, de pro­fon­deur. Le règne abso­lu de ce Nous ima­gi­naire n’est pas encore adve­nu. Alors nous nous ques­tion­ne­rons aujourd’­hui sur la fonc­tion de l’i­mage, fonc­tion dif­fé­rente de celle qui prime dans le règne ani­mal ? « Le sujet – le sujet humain, le sujet du désir qui est l’essence de l’homme – n’est point, au contraire de l’animal, entiè­re­ment pris par cette cap­ture ima­gi­naire. Il s’y repère. » 4)Lacan J., Le Séminaire, livre XI, op. cit., p. 99.. Pour le sujet humain, l’image n’est pas simple sti­mu­lus qui pro­duit un com­por­te­ment. L’image est tra­ver­sée, trouée par l’Autre, le lan­gage, le désir ; elle inclut même une part de jouis­sance.
Pour ten­ter de s’y repé­rer, je vous pro­pose un bref pano­ra­ma de l’élaboration de Lacan concer­nant l’image et le champ visuel :
De l’image du stade du miroir comme pre­mière ébauche de la consti­tu­tion du sujet à l’image dans la per­cep­tion de laquelle « se répète la rela­tion du sujet avec la jouis­sance »5)Miller J.-A., « L’image reine », La Cause du désir, Navarin, Paris, novembre 2016, n° 94, p. 25., de grands pas se sont pro­duits dans la concep­tua­li­sa­tion de Lacan. Penser le champ du visuel à par­tir de la pul­sion sup­pose de ne plus le pen­ser à par­tir du miroir. C’est-à-dire de négli­ger l’identification au pro­fit de l’objet pul­sion­nel, le champ sco­pique deve­nant une pul­sion à part entière. Le regard devient un objet pul­sion­nel, cela se constate cli­ni­que­ment, lorsque le regard de l’Autre se fait per­sé­cu­teur, par exemple.
« Ce qui me déter­mine fon­ciè­re­ment dans le visible, c’est le regard qui est au-dehors. C’est par le regard que j’entre dans la lumière, et c’est du regard que j’en reçois l’effet. D’où il res­sort que le regard est l’instrument par où la lumière s’incarne, et par où […] je suis photo-graphié »6)Lacan J., Le Séminaire, livre XI, op. cit, p. 98.
Le regard a pour le sujet un effet de déter­mi­na­tion, au sens où je suis écrit avec la lumière ; photo-graphié.
De ce bref pano­ra­ma, nous pou­vons rete­nir trois fonc­tions de l’image :
• Une pre­mière ébauche de la consti­tu­tion du sujet dans l’assomption d’une image du corps assu­mée – c’est le stade du miroir
• Un au-delà de l’image où se situe le regard qui déter­mine le sujet
• Une image qui répète la rela­tion du sujet à la jouis­sance.
Le regard de l’écran plat aurait, lui, plu­tôt ten­dance à sur­veiller, juger, ordon­ner et pres­crire des façons de jouir. Nous rejoi­gnons avec cette remarque les pré­oc­cu­pa­tions de Clotilde Leguil sur l’élimination de la sin­gu­la­ri­té au pro­fit d’une iden­ti­fi­ca­tion de masse qui pro­duit des effets de ségré­ga­tion et de haine.
Pourtant, lors de nos soi­rées men­suelles sur ce thème cette année, nous avons prin­ci­pa­le­ment évo­qué des situa­tions dans les­quelles des sujets uti­li­saient les images numé­riques pour trai­ter, pour loca­li­ser un regard intru­sif et un rap­port à l’autre per­sé­cu­teur. Ils nous ont mon­tré com­ment ils fai­saient de cet écran numé­rique un voile, pour main­te­nir au-delà l’objet regard trop pré­sent. C’est le cas du jeune homme dont va nous par­ler Pascal Oddo ce matin. Il cherche sur inter­net com­ment « gagner sa vie sans avoir affaire aux autres ».
Nous avons choi­si de par­ler de l’image sous dif­fé­rentes formes et pas uni­que­ment des effets rava­geurs ou addic­tifs des images numé­riques. Ainsi la pre­mière séquence de ce matin sera l’exposé d’un ate­lier théâtre ini­tié et conduit par Floriane Bervas auprès de jeunes filles et de jeunes gar­çons dans une MECS7)Maison d’Enfants à Caractère Social.. Une autre façon de trai­ter le rap­port à l’autre et à l’image, avec une impli­ca­tion du corps sur la scène.
La troi­sième séquence de la mati­née nous emmè­ne­ra à Naples où Caroline Peyron anime un ate­lier de pein­ture col­lec­tive dans une église désaf­fec­tée auprès d’un public hété­ro­gène. Bel exemple de mise en rap­port de per­sonnes très dif­fé­rentes autour d’une créa­tion col­lec­tive d’images, de formes, de cou­leurs. Nous ver­rons quelle est la fonc­tion de l’image peinte dans cette situa­tion.
Nous accueille­rons pour la pre­mière séquence de l’après-midi, Ariane Chottin qui est psy­cha­na­lyste et direc­trice du centre d’ac­cueil et d’é­coute parADOxes, pour les 11–25 ans, situé à Paris. Elle nous expo­se­ra sa pra­tique de la conver­sa­tion avec des col­lé­giens sur qui les images en réseau ont pu avoir des effets rava­geant.
Ensuite, Fabien Velhmann, auteur et scé­na­riste de bandes des­si­nées, nous dira ce qu’est pour lui la mise en rap­port des images et des idées, pour reprendre l’expression de Jean-Luc Godard.
Michel Valmer, et Françoise Thyrion accom­pa­gnée au pia­no par Pierre Le Bot, ponc­tue­ront ces séquences.

Alain Cochard
Nantes — avril 2019

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Références   [ + ]

1.Leguil C., « Je » une tra­ver­sée des iden­ti­tés, PUF, Paris, 2018, p. 21.
2.Sollers P., Le nou­veau, Gallimard, Paris, 2019, p. 53.
3.Lacan J., Le Séminaire, livre XI, Les quatre concepts fon­da­men­taux de la psy­cha­na­lyse, Seuil, Paris, 1973, p. 102.
4.Lacan J., Le Séminaire, livre XI, op. cit., p. 99.
5.Miller J.-A., « L’image reine », La Cause du désir, Navarin, Paris, novembre 2016, n° 94, p. 25.
6.Lacan J., Le Séminaire, livre XI, op. cit, p. 98
7.Maison d’Enfants à Caractère Social.