Le 21e siècle avec son cor­tège de machines, sur les­quelles nous sommes connec­tés, oriente la réflexion de CAP sur deux années. Notre tra­vail avec les ado­les­cents au quo­ti­dien, nous oriente sur la place que prend le vir­tuel aujourd’hui, et sur­tout sur la fonc­tion que celui-ci peut avoir dans la struc­ture. C’est à par­tir de cette question-là que je vous pro­pose de déve­lop­per quelques points.

Vir-tuel
L’étymologie du terme vir­tuel est inté­res­sante, en ce qu’elle ouvre un champ qui connecte l’imaginaire au phal­lus. En effet, « vir­tuel » est un déri­vé du mot latin « vir » qui qua­li­fie l’homme, et par asso­cia­tion la force, la puis­sance. Afin de se gar­der de com­prendre trop vite, il semble per­ti­nent de faire entendre que pour les latins, la puis­sance du « vir » n’est pas équi­va­lente à ce que nous appe­lons le pou­voir aujourd’hui, mais bien plu­tôt, vien­drait à dési­gner ce qui est de l’ordre du pos­sible, comme on dit d’un sujet « en puis­sance ». Le vir­tuel dési­gnait alors le champ du pos­sible, « qui est seule­ment en puis­sance, sans effet actuel » (Le Littré).

Une des défi­ni­tions de la vir­tua­li­té serait ain­si celui qui pour­rait faire, mais qui se retient d’agir, ce qui nous inté­resse spé­cia­le­ment dans le champ de la cli­nique. En effet, nous notons une grande fré­quence chez les sujets qui s’adonnent de façon chro­no­phage à la vir­tua­li­té, une iner­tie à agir, ce que les psy­chiatres qua­li­fient d’ « abou­lie ». Aboulie vient qua­li­fier un « Trouble men­tal carac­té­ri­sé par la dimi­nu­tion ou la pri­va­tion de la volon­té, c’est-à-dire par l’in­ca­pa­ci­té d’o­rien­ter et de coor­don­ner la pen­sée dans un pro­jet d’ac­tion ou une conduite effi­ciente »1)http://www.cnrtl.fr/definition/aboulie.
Dans le monde vir­tuel, le sujet peut faire tout un tas de choses, sans les agir, ce en quoi cet espace semble être la pro­lon­ga­tion de ce que Freud nom­mait « les rêve­ries diurnes », mar­qué par l’inhibition et la pro­cras­ti­na­tion.

Saint Thomas d’Aquin : le vir­tuel comme média­tion
Le signi­fiant « vir­tuel » a don­né lieu à de nom­breuses recherches, tant phi­lo­so­phiques, socio­lo­giques ou psy­cho­lo­giques. Je ne pré­lè­ve­rai dans ces nom­breuses équi­vo­ci­tés que celle qui vient cor­ro­bo­rer cette cli­nique de l’adolescence, soit celle issue de l’interprétation du phi­lo­sophe aris­to­té­li­cien médié­val, saint Thomas d’Aquin. En effet, saint Thomas tente de rai­son­ner autour des pro­blèmes que pose l’existence de Dieu, un être imma­té­riel, qui pour­tant est consi­dé­ré comme celui qui a créé le monde réel. Comment un être qui n’a pas de corps, peut-il agir ? Il lui faut des inter­mé­diaires, que seraient les Anges dans la théo­lo­gie, afin de conver­tir les pro­jets de Dieu en acte. Parmi ces anges, nous trou­vons les « vir­tuels », qui ont pour mis­sion de faire pas­ser des mes­sages aux hommes.
Saint Thomas dans la « Somme contre les Gentils », énonce ceci : « Si Dieu est éter­nel, il est néces­saire qu’il ne soit pas en puis­sance […] Nous voyons qu’il y a dans le monde des choses qui passent de la puis­sance à l’acte. Mais elles ne se conduisent pas elles-mêmes de la puis­sance à l’acte, car ce qui est en puis­sance n’est pas encore, et ne peut donc pas non plus agir »2)D’Aquint T., « Somme contre les Gentils », Tome 1, Ed. Flammarion, 1999, p. 179..
Saint Thomas par cette phrase montre qu’il faut quelque chose, un outil par­ti­cu­lier pour pas­ser du fan­tasme à l’acte, que cela ne va pas de soi.
Pour pou­voir sor­tir de la posi­tion créa­trice, celle de Dieu, St Thomas nous dit qu’il faut un média­teur, qui fasse pas­ser du « Il conçoit » à « Il fait ». Dieu ici pour­rait être un des noms de l’Autre, tré­sor des signi­fiants, ordon­nés selon des lois et des prin­cipes, mais sans corps.
Cette ques­tion est tout à fait fon­da­men­tale dans le champ ana­ly­tique : qu’est-ce qui fait qu’un sujet va sor­tir de sa posi­tion de rêveur, pour agir ? Il est bien enten­du qu’un cer­tain nombres de fan­tasmes ont tout inté­rêt à demeu­rer vir­tuels, notam­ment les fan­tasmes de nature sadique. À ce titre, nombre de jeux vidéos qui com­portent des scé­na­rios vio­lents, semblent salu­taires pour l’ordre social. Mieux vaut tuer des zom­bies vir­tuels, que d’aller se confron­ter au corps de son voi­sin.
Symbolique et ima­gi­naire, la vir­tua­li­té met en scène un acte en puis­sance, et c’est à ce niveau que sou­vent, les jeux vidéos ont mau­vaise presse. L’imaginaire en effet, n’est pas sans dévoi­ler une jouis­sance, igno­rée par le sujet lui-même.

Le vir­tuel et le dis­cours
Le vir­tuel au 21e siècle n’est plus bali­sé par la reli­gion, les mythes sont aus­si des mar­chan­dises, qui se déploient par l’intermédiaire de machines de salon. Pour autant, des Dieux, vous en trou­vez de repré­sen­tés dans League of Legends, héros puis­sants qui partent pour une quête. Vous pour­rez aus­si être un dieu tout court dans Minecraft, en ce que vous êtes mis à la place du Grand Architecte. Omnipotent, vous créez un monde de toutes pièces, sans signi­fi­ca­tion pré­éta­blie, mais avec des blocs.
Pourquoi pas­ser autant de temps, délais­ser la fameuse réa­li­té, si ce n’est pour une bonne rai­son ? Cette énigme s’éclaire de ce qu’est le vir­tuel, un champ dans lequel tout est pos­sible, puisqu’il n’est jamais agi et donc imper­méable à l’impasse. L’impasse sexuelle notam­ment, celle de la ren­contre non pas avec les filles, mais avec cette posi­tion à tenir pour les ren­con­trer, d’avoir un désir et d’agir. Pour ceux qui osent sor­tir un peu de la soli­tude du gamer, ils peuvent se rendre sur des inter­faces comme « Discord », où les ado­les­cents peuvent échan­ger sans y mettre leur corps, et sans voir le corps de l’autre. Ce dis-corps est mis à dis­tance, on peut cou­per la conver­sa­tion comme on veut, cou­per le son et ne faire qu’écrire, et bien sûr, fan­tas­mer tran­quille­ment.
Par l’intermédiaire du vir­tuel, il y a un accès à bien autre chose qu’un écran. En mal de désir, ils se connectent à un dis­cours qui met en scène des his­toires uni­ver­selles, avec de nou­veaux per­son­nages phal­liques, qui pour­raient tenir lieu des rites ini­tia­tiques que notre socié­té a abo­li. Forts de leur « rank », ayant besoin d’un peu d’aide pour vaincre un monstre, ils vont pou­voir se bran­cher sur un autre, afin d’obtenir la puis­sance néces­saire à leur com­bat vir­tuel, et ain­si trou­ver à se bran­cher sur une ébauche de désir.
Face aux juge­ments moraux qui requa­li­fient ces joueurs en addicts, la pra­tique cli­nique nous démontre bien plu­tôt que ces sujets vont cher­cher dans le monde vir­tuel un monde de pos­sibles, l’ouverture d’un accès à la puis­sance phal­lique, là où le réel ne cesse de cogner, là où l’engagement à perdre, que sup­pose l’acte, les angoisse.

Pour Jacques Lacan, l’objet cause du fan­tasme est le même que celui qui per­met l’acte, l’objet a. À ce titre, l’objet a est un ambo­cep­teur, comme le phal­lus. Ambocepteur est un concept plus opé­rant à mon sens, que celui de média­teur, en ce qu’il sou­ligne que l’objet per­met un lien entre deux champs, mais sur­tout qu’il lui faut deux cou­pures pour se déta­cher.
Lire saint Thomas d’Aquin avec Lacan, pour­rait orien­ter le pra­ti­cien dans le champ du vir­tuel. Si pour saint Thomas, le vir­tuel, c’est avant tout l’agent qui per­met à Dieu d’accomplir ses plans, nous pour­rions consi­dé­rer que ce qu’il y a à iden­ti­fier, puis à iso­ler, c’est l’objet a caché dans l’imaginaire du rêveur, du joueur ou du sur­feur sur inter­net. Comme dans n’importe quelle for­ma­tion de l’inconscient, notre tra­vail s’orienterait de déta­cher de l’Autre et du sujet, un objet cause du désir, de le décol­ler afin qu’il puisse chu­ter en acte.

Marjorie Métayer
Nantes — jan­vier 2019

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Références   [ + ]

1.http://www.cnrtl.fr/definition/aboulie
2.D’Aquint T., « Somme contre les Gentils », Tome 1, Ed. Flammarion, 1999, p. 179.