Nous publions ici l’in­ter­ven­tion d’Ariane Chottin, le 26 avril 2019, à la 7e jour­née d’é­tude inti­tu­lée IMAGES, MIROIRS, ÉCRANS.

SOUS LE MASQUE DE L’IMAGE

Images reines
Dans son texte « L’image Reine »1)Miller J.-A., « L’image Reine », Conférence pro­non­cée au Brésil en 1995, lors de la 5e ren­contre du Champ freu­dien, in La Cause du Désir, n° 94, octobre 2016., Jacques-Alain Miller sou­ligne que nous vivons dans un monde plein d’images, qu’elles « abondent » et que « les images, comme toutes choses, ne sont nom­mées que par la parole, que c’est ain­si qu’elles se signi­fian­tisent, qu’elles peuvent se trans­for­mer en signi­fiant ».
Or en psy­cha­na­lyse dit-il, le « dicible prime sur le visible », la psy­cha­na­lyse est tou­jours « une invi­ta­tion pour le sujet à s’abstraire de l’inéluctable moda­li­té du visible et à renon­cer à l’image au pro­fit du signi­fiant ».
Pourtant ajoute-t-il, cer­taines sub­sistent, ce sont celles qu’il appelle les « images reines ». (celle du corps propre, celle du corps de l’Autre et enfin le phal­lus qui n’est pas l’organe mais ce que Lacan a appe­lé « signi­fiant ima­gi­naire »).
Les trois images reines relèvent du corps, « elles marquent une fas­ci­na­tion pour le corps » et dénotent une cer­taine « dys­har­mo­nie de l’homme avec le monde ».
À ces images reines s’associent des opé­ra­teurs sur le visible qui ont un effet de signi­fiant :
• le miroir qui redouble et divise l’espace,
• le voile ou le vête­ment qui fait du rien quelque chose de pré­cieux,
• et enfin le pié­des­tal, le cadre, la fenêtre, la fente, qui déli­mitent ce qui peut être expo­sé, offert, comme une « image Une ».
Enfin ajoute Jacques-Alain Miller, « les images reines ne repré­sentent pas un sujet, elles sont coor­don­nées avec sa jouis­sance ».

L’image dis­si­mule l’in­vi­sible
C’est alors que Jacques-Alain Miller raconte un moment de bas­cule chez les Grecs, autour de l’image, moment de bas­cule où Lacan sug­gère que quelque chose aurait com­men­cé de la psy­cha­na­lyse avec Socrate.
À l’époque, l’image reine des Grecs était le visage – pré­sen­té à l’autre et selon Aristote « il émet en même temps le regard et la voix, c’est celui qui parle et qui voit et ce en même temps qu’il est vu »– le visage alors comme le masque grec, ne masque rien mais repré­sente et iden­ti­fie. Socrate bou­le­verse tout cela : pour lui, sou­ligne Platon, « le visage n’est qu’une appa­rence de l’être ». Socrate était laid et son visage était un masque au sens où nous l’entendons aujourd’hui : il dis­si­mu­lait la beau­té cachée à l’intérieur. Or pour Lacan, l’analyste est sans visage en « tant qu’il dis­si­mule l’image invi­sible de l’agalma ; l’objet pré­cieux, « l’objet auquel un voile est asso­cié qui dis­si­mule jus­te­ment le rien. » Nous sommes, ponc­tue Jacques-Alain Miller, comme Socrate, des « boîtes à agal­ma ».

Je pré­lève ici ces dif­fé­rents pas­sages de cette confé­rence de Jacques-Alain Miller pro­non­cée en 1995, date à laquelle les écrans n’avaient pas encore tout enva­hi, parce qu’ils m’ont éclai­rée pour le thème de la jour­née d’aujourd’hui : sur le lien des images-reines et du corps, les opé­ra­teurs qui s’y arti­culent et per­mettent qu’elles se trans­forment en signi­fiants, et enfin avec l’histoire de Socrate qui fait aper­ce­voir la ques­tion de l’invisible que l’image dis­si­mule.

ParADOxes
Les écrans sont deve­nus omni­pré­sents dans notre quo­ti­dien : nos démarches, nos loi­sirs se trans­mettent via des images numé­ri­sées sur tablettes ou smart­phones, comme le dit l’argument de la jour­née. Pour les jeunes géné­ra­tions, nées avec le numé­rique, cet usage est fami­lier, il est deve­nu le filet dans lequel les rela­tions sont prises, a modi­fié le rap­port au temps et à l’espace – reliant sans cesse et sans limites et déliant tout autant, sus­ci­tant dif­fé­rentes formes de désar­roi ou de vio­lence. Le cyber-harcèlement en est un des noms.

Pouvons nous repé­rer dans ce flux la place des images-reines ? Des images dont les opé­ra­teurs seraient les miroirs, voiles ou fenêtres ? Qu’ont les jeunes ado­les­cents à nous apprendre de la façon dont ils se débrouillent de cette abon­dance d’images, de cette omni-présence des écrans ?
Comment s’en appro­cher en veillant à ne pas colo­rer trop vite ces usages d’un savoir hâtif ? Telle est la ques­tion que nous avons sou­le­vée lorsque notre asso­cia­tion a été sol­li­ci­tée par le Rectorat pour inter­ve­nir dans des classes de col­lèges du nord-est de Paris, tra­ver­sées de phé­no­mènes de vio­lence ver­bale liée à l’usage des réseaux sociaux.

L’association parADOxes, fon­dée en 2009 par Normand Chabot, fait par­tie des ins­ti­tu­tions pari­siennes qui se sont ouvertes à par­tir des années 2000, posant un acte de résis­tance face à ce que la tech­no­lo­gie et la mon­dia­li­sa­tion tendent à rétré­cir comme une peau de cha­grin, disait Judith Miller dans son texte d’ouverture à une jour­née du Cien-Cereda Et nous ? parADOxes fait par­tie de la FIPA qui regroupe les CPCT, les ins­ti­tu­tions appa­ren­tées et les cercles cli­niques. C’est l’engagement de l’ECF que d’avoir déci­dé de créer cette fédé­ra­tion qui réunit nos ins­ti­tu­tions, cha­cune avec son style et son offre par­ti­cu­lière, pour sou­te­nir le tra­vail qui s’y effec­tue et en tirer des ensei­gne­ments sur le malaise contem­po­rain. Autant de  « Laboratoires qui véri­fient et décrivent les modes actuels et fré­né­tiques de jouis­sance ain­si que les symp­tômes qui les huma­nisent » écrit Gil Caroz dans la pré­sen­ta­tion de l’annuaire 2018.

Le pari de la conver­sa­tion
Depuis sa créa­tion, parADOxes a très tôt tra­vaillé avec le rec­to­rat de Paris dans le cadre de la Mission de Lutte contre le décro­chage sco­laire qui nous adresse de jeunes élèves dits « décro­cheurs ». Mais, cette fois, il ne s’agit pas de décro­chage sco­laire (les élèves concer­nés suivent leur sco­la­ri­té nor­ma­le­ment) mais du manie­ment du lan­gage en classe. Injures, invec­tives d’une cru­di­té encore jamais enten­due et que plus rien ne borde, laissent les adultes désar­çon­nés après diverses ten­ta­tives pour endi­guer ce malaise. Ce phé­no­mène nous est pré­sen­té avec les signi­fiants de l’époque : vio­lence, har­cè­le­ment, boucs émis­saires, usage des réseaux sociaux. Ne faudrait-il pas envi­sa­ger des groupes de parole ?
Nous avons répon­du en pro­po­sant d’introduire dans ces col­lèges le pari de la conver­sa­tion inven­té par le Cien. Le pari de la conver­sa­tion celui qui fait vivre le bien-dire selon la pos­sible énon­cia­tion de cha­cun, à par­tir « des amarres de la parole » pour reprendre une expres­sion de Lacan2)Lacan J., Le Séminaire, livre I, Les écrits tech­niques de Freud, Le Seuil, Paris, 1975, p. 197., citée par Philippe Lacadée : « Amarres qui per­mettent au sujet de voir ce qu’il don­nait à voir ou à entendre sans en sai­sir l’enjeu. »
Nous y ajou­tons deux condi­tions : pas de thème pré­éta­bli, une cer­tains sou­plesse dans l’arrêt de cha­cune des conver­sa­tions. Nous sommes allées dans quatre classes l’an pas­sé, dans deux cette année, et quatre consul­tants de parADOxes y ont par­ti­ci­pé.
Pour cela, il nous a fal­lu d’abord tou­cher à l’armure du dis­cours sur­moïque ins­ti­tu­tion­nel : cette pro­po­si­tion marque donc d’emblée notre « atten­tion à la parole », car, comme l’écrit Eric Zuliani dans La parole en ins­ti­tu­tion3)Zuliani É., « La parole en ins­ti­tu­tion », Le Courtil en ligne, juin 2018., « À la condi­tion, donc, que notre homo­psy­cho­lo­gi­cus ne fasse pas écran, […] une ins­ti­tu­tion c’est ce lieu, qu’un sujet et non un indi­vi­du, se consti­tue à par­tir du jeu de par­te­naires qui se ren­contrent et qui parlent ». Ce jeu de par­te­naires qui se ren­contrent et qui parlent ouvre ici un pre­mier écart où le sujet peut se loger.

Voir / Se faire voir
Nous irons donc ren­con­trer les élèves pour apprendre d’eux. De ce désordre dans le manie­ment du lan­gage qui fait symp­tôme, ont-ils leurs mots à dire ?
Dès l’arrivée dans la classe (ce sont des classes de sixième et de cin­quième), nous nous trou­vons plongées4)Je reprends ici le tra­vail mené dans une classe de sixième par Sonia Pent et moi-même au cours de l’an­née sco­laire 2017–2018. dans le foi­son­ne­ment d’un brou­ha­ha d’une grande den­si­té. Pas de doute, ça parle.
Après nous être pré­sen­tées et que cha­cun des élèves ait dit son nom, nous leur pré­ci­sons que nous venons à leur ren­contre pour qu’ils nous disent de quoi ils sou­haitent par­ler. La parole fuse – les corps sont en mou­ve­ments, bon­dis­sant comme leurs mots non arri­més, mais per­cu­tant tout de suite de façon pré­cise l’objet de nos ren­contres : les mots qui blessent !
Tous en même temps.
Nous cher­chons d’abord à ne pas ren­for­cer leur défiance en don­nant un cer­tain relief à notre posi­tion d’extime : un relief en creux pour accueillir ce brou­ha­ha.
Pour cela, nous parions sur le jeu. Tout en nous dépla­çant dans la classe, nous jouons de mimiques, d’interjections, d’étonnements appuyés et peu à peu le bruit se per­fore. Le harc-hèlement prend un nou­veau visage, ils nous expliquent : c’est du cyber.
Avec Snapchat, l’éphémère les happe. Apparition/disparition. Surtout ne rien rater. S’entend le court-circuit de la pul­sion voir/se faire voir. Chacun reste à la por­tée de son por­table, « jamais j’éteins mon por­table et si j’ai plus de bat­te­rie, je cours pour le bran­cher ! » Le temps et l’espace autre­fois dis­tincts de l’école, des loi­sirs, de la vie fami­liale n’offrent plus de dis­con­ti­nui­té «  ça ne s’arrête pas ». Le lieu de ce tra­jet sans fin est deve­nu le lieu, la scène où tout se joue « c’est plus impor­tant que tout, c’est ma vie ! »

Un Autre incar­né
Ce qu’ils nous disent tout de suite, c’est ce sur quoi le jour­na­liste Bruno Patino dans son livre paru récem­ment, La civi­li­sa­tion du pois­son rouge5)Patino B., La civi­li­sa­tion du pois­son rouge — Petit trai­té sur le mar­ché de l’at­ten­tion, Grasset, Paris, 2019., se penche : le réseau les addicte. Certaines appli­ca­tions déve­loppent un effet de récom­pense aléa­toire, d’incertitude, et ce carac­tère aléa­toire est entre­te­nu pour que « l’utilisateur reste accroc ». L’incertitude dit-il pro­duit une com­pul­sion qui se trans­forme en addic­tion. Comme c’est cet effet qui est visé par les construc­teurs d’applications, une pseu­dos­cience en est née, appe­lée la « cap­to­lo­gie » ou l’art de cap­ter l’attention de l’utilisateur et elle s’est basée sur l’observation de com­por­te­ments ado­les­cents. A quoi s’attache-t-elle ?
À cap­ter au tra­vers d’une image façon­née et refa­çon­née par le juge­ment de l’Autre, les normes, les com­men­taires, les like, l’apparition/ dis­pa­ri­tion. Ainsi avec la connexion per­pé­tuelle, le rap­port ima­gi­naire à son corps et l’exigence de la pul­sion se satis­font au prix de la dis­pa­ri­tion du sujet. C’est comme une ava­lanche qui écrase le jeune sujet sous des cou­lées suc­ces­sives : c’est lui qui coule car la dimen­sion de la parole déchoit des appli, cette dit-mansion dont Lacan a fait un néo­lo­gisme pour dési­gner la rési­dence du dit6)Miller J.-A., … du nou­veau ! Introduction au Séminaire V de Lacan, coll. rue Huysmans, édi­tée par l’ECF, Paris, 2000. ; « ce dit dont le savoir pose l’Autre comme lieu ». Dans ces échanges vir­tuels manquent le regard et la voix, « les sur­prises de l’amour et du hasard, bref la pré­sence du « Je » incar­né dans un corps ». Là, ils ont affaire à un Autre incar­né.
Nous sommes là « en corps », nous nous dépla­çons entre les tables, nous don­nons de la voix, jouons du regard. Nous sommes à deux dans cette classe, Sonia Pent et moi-même, l’enseignante s’est ins­tal­lée au fond. Nous pré­le­vons cer­tains mots lan­cés par les élèves que nous écri­vons au tableau. C’est d’abord jaillis­se­ment, jacu­la­tion, sans sépa­ra­tion entre le corps et le mot. L’instantanéité pul­sion­nelle les tra­verse, les fait rire, les fait jouir. IIs s’esclaffent comme des enfants qui jouent entre eux.

Qu’est-ce qui se joue ?
Progressivement, la matière sonore, com­pacte, indis­tincte, se sépare et devient un « moté­riel » (pro­po­si­tion de Philippe Lacadée à par­tir du néo­lo­gisme de Lacan moté­ria­lisme7)Lacadée P., Actes de la jour­née d’é­tude et d’é­changes de parADOxes, La fabrique, 7 décembre 2017, p. 96.) avec lequel ils vont se mettre au tra­vail de dire. Se sépa­rer du brou wa wa de lalangue comme le dit une jeune fille, pour s’avancer vers l’Autre dans la parole et ses tré­bu­che­ments est une sépa­ra­tion qui compte.Le tableau fait cadre à la dit-mansion. Nous écri­vons, sou­li­gnons, relions, et nous dépla­çons. Les regards s’orientent, ils lèvent la main, lancent des bouts, des bribes, ajoutent, pré­cisent : les insultes, les injures, les secrets dévoi­lés, l’impact sur leurs corps.
Quel est donc demande Clotilde Leguil8)Leguil C., «Je » une tra­ver­sée des iden­ti­tés, op. cit. p. 108. « le sort réser­vé au “ Je” sur la Toile ? Les sites qui régissent les liens ami­caux et amou­reux conduisent à se pré­sen­ter soi-même à tra­vers un cer­tain nombre de cri­tères et d’images. Cette façon de se pré­sen­ter en don­nant à voir […] pour main­te­nir sans cesse sa cote de popu­la­ri­té numé­rique éloigne cha­cun du che­min du “Je” ».
Les jeunes élèves que nous ren­con­trons sont au seuil de la puber­té, pris dans ce temps logique de L’Éveil et de l’exil (pour citer ici le titre du livre essen­tiel de Philippe Lacadée), éveil de la sexua­li­té, de la libi­do, exil de son être d’enfant, des repères fami­liaux. Traversée de l’étrangeté de la trans­for­ma­tion du corps, éprou­vés de honte, d’angoisse, de dégoût, vacille­ment des points d’ancrage iden­ti­taires. L’image de soi devient incer­taine et tremble.
Alors, comme le déve­loppe Clotilde Leguil au début de son livre, le nous fait refuge et l’adolescent s’en sert pour trai­ter le sen­ti­ment d’intense soli­tude auquel le dis­cord dans son corps l’affronte. Internet et ses appli­ca­tions qui ras­semblent, classent, avec ses pra­tiques de notes et de normes, pré­tend com­bler le manque à être auquel cha­cun à affaire, et ouvre au champ féroce de la com­pa­rai­son affine aux incer­ti­tudes de l’adolescence. Branché à la machine, le corps se jouit. L’image adhère inti­me­ment au corps du sujet en le pous­sant à l’interaction constante. Dans le stade du miroir, nous rap­pelle Jacques-Alain Miller « Lacan ajoute qu’en effet […] il n’y a pas seule­ment la jubi­la­tion mais que la dépres­sion s’introduit éga­le­ment. C’est dire que cette signi­fi­ca­tion qui se pro­duit à par­tir de l’image spé­cu­laire, loin d’être stable, est une signi­fi­ca­tion vacillante »9)Miller J.-A., La Cause freu­dienne, n° 68, Le Seuil, Paris, 2008, p. 94.. L’adolescence se heurte à ce vacille­ment. Et c’est ce que les écrans donnent l’illusion de trai­ter, de sutu­rer. Selon Clotilde Leguil, le stade du miroir élec­tro­nique pro­po­se­rait de se défi­nir à par­tir du double de soi-même qu’est l’image vir­tuelle, dont on ne peut plus se sépa­rer.
N’est-ce pas ce qui s’entend lorsque les jeunes élèves s’avancent der­rière le « on » ? Il faut que le res­sac cesse, que l’écume des dis­cour­cou­rants se dépose. Sonia demande avec déli­ca­tesse : alors On, c’est qui ?
— On ne peut pas par­ler pour tout le monde lance un jeune gar­çon.
Un autre se risque à dire ce qu’est un « porte-parole », une jeune-fille évoque le mes­sa­ger. Il y a bien une parole à por­ter, un mes­sage à déchif­frer, une lettre qui pour­rait arri­ver à son des­ti­na­taire.
Dans chaque classe où nous sommes allées il en est ques­tion : c’est là, dans l’enceinte sco­laire, qu’ils apportent leurs mots et maux qui ne se cognent pas aux murs mais qu’ils nous adressent. Ils répondent sans le savoir à l’inquiétude du corps ensei­gnant : ce qui fait symp­tôme pour eux fait symp­tôme pour l’institution.

De leurs mots, ils deviennent les peintres
Nous sommes dans la classe d’une ensei­gnante qui nous a deman­dé de reve­nir.
Cette classe compte de nom­breux enfants en grande souf­france et récem­ment l’un des gar­çons s’est trou­vé bouc-émissaire. Derrière l’usage du on, comme der­rière le manie­ment de l’image, est embus­quée une féro­ci­té qui ne dit pas son nom et per­met de glis­ser sans s’en faire sujet sur les ques­tions qui tra­vaillent chaque un au plus intime.
Comme dans d’autres classes, l’angoisse prend d’abord les atours de ce qui fait dif­fé­rence et ques­tionne. Racisme, sexisme, into­lé­rances. Mais s’y tresse de façon plus intime ce qui s’attrape d’abord par le corps et les modes de jouir, « dans cette exten­sion de plus ne plus dure des pro­cès de ségré­ga­tion » annon­cée par Lacan, s’ils évoquent la race, la cou­leur de peau, la reli­gion, l’homosexualité, les marques du corps, ils énoncent aus­si la dou­leur de ce qui sur les écrans « s’affiche » et peut être visé ou atteint au plus intime pour cha­cun.
Ils disent des réseaux que « tout le monde peut voir » que les secrets sont dévoi­lés, ils disent « c’est dur de se sen­tir humi­lié », l’un ajoute « il y a la haine qui efface tout, même la conscience. Ça sou­lage aus­si », et un autre « j’ai un sen­ti­ment de rien ».
Le « je » appa­raît. Ce « je » vient mettre son petit caillou dans la grande marche du réseau, pour s’avancer.
Le miroir s’éloigne, l’opérateur du voile, puis celui de la fente, de la fenêtre, évo­qués par Jacques-Alain Miller apporte de nou­velles déli­mi­ta­tions aux­quelles nous sommes atten­tives.
Ce qui est écrit au tableau regarde ces élèves bien autre­ment que les images. Le tableau sai­si dans sa fonc­tion nou­velle porte en lui une épais­seur dont l’écran et sa vitesse sont dépour­vus : il est, pourrait-on dire en repre­nant l’analyse de Daniel Arasse sur le détail en pein­ture, comme l’ouverture à une autre image, une image poly­sé­mique « sus­cep­tible d’être por­teuse d’une autre inti­mi­té – non seule­ment de son pro­ces­sus de repré­sen­ta­tion, mais l’intimité de son auteur en per­sonne : une inti­mi­té où le peintre marque sa pré­sence au sein du tableau »10)Arasse D., Le Détail : Pour une his­toire rap­pro­chée de la pein­ture, Champs arts, Flammarion, Paris, 1996, p. 296.. De leurs mots, ils sont les peintres.
Dans ce cadre habi­tuel­le­ment dévo­lu aux savoirs que l’enseignante leur trans­met, ce sont leurs mots, leurs petits bouts de savoir intimes qui brillent, sépa­rés de cet en-trop de jouis­sance qui les recou­vrait, et se donnent à lire.

Convoquer l’é­nigme
En mar­quant des silences, des formes inter­ro­ga­tives, en disant qu’on ne com­prend pas bien — « mais qu’est-ce que ça veut dire ? » nous deve­nons opé­ra­teurs de cet écart, du décol­le­ment de l’image, nous les menons vers ce qui pour­rait pour eux se signi­fi­can­ti­ser. Un peu d’ombre se pose sur ce qu’ils croient trop clair. Un peu de mys­tère. « Le savoir c’est une énigme » nous dit Lacan11)Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, Seuil, Paris, 1975, p. 125.. Convoquer l’énigme, le mal­en­ten­du, le hors sens et une forme de poé­sie : c’est par là qu’ils trouvent peu à peu à entendre ce qu’ils disent.

Dans cette classe, et une autre, les ques­tions se com­plexi­fient, serrent des points d’énigme, s’approchent de ce qui troue les savoirs trans­mis, de ce que les règles ou la morale bordent sans dia­lec­ti­ser. Inès aborde la ques­tion du secret, est-ce qu’on a le droit de mettre un secret sur snap­shat ?
– Ben ça dépend dit Jacques, si t’as don­né ta parole de pas tra­hir un secret…
– Oui mais si on n’est plus amis, alors on peut le dire ?
– ça veut dire quoi fina­le­ment Madame don­ner sa parole ? inter­roge Damien ça veut dire la don­ner à quelqu’un ou la don­ner de toute façon ?
La conver­sa­tion a peu à peu frayé un che­min de leur pra­tique de parole hors-discours jusqu’à l’inscription dans un « autre dis­cours ».
Des touches de tact inflé­chissent le ton des voix, redonnent l’épaisseur vivante à la langue sur fond de silence.
Au rendez-vous sui­vant, ils écrivent, ils des­sinent. Des récits, de petites fic­tions s’ébauchent. En trois ren­contres beau­coup se sont faits res­pon­sable de leur énon­cia­tion.

Si « dans la psy­cha­na­lyse, le dicible prime sur le visible » nous dit jacques-Alain Miller, la psy­cha­na­lyse en exten­sion qui nous oriente, ne nous permet-elle pas, avec ces jeunes élèves d’opérer un décol­le­ment de l’image pour renouer avec ce pri­mat du dicible sur le visible ?
Pour cela l’histoire de Socrate est ensei­gnante : lui qui est pas­sé du visage-masque grec qui ne masque rien mais repré­sente et iden­ti­fie, au visage appa­rence de l’être qui dis­si­mule la beau­té cachée à l’intérieur, l’agal­ma dira Lacan l’objet pré­cieux.
Prendre langue avec ces ado­les­cents, c’est apprendre d’eux com­bien dans l’usage contem­po­rain de l’image, et plus lar­ge­ment des réseaux, ce qui se donne à voir s’étrécit, se res­serre au point de pré­tendre repré­sen­ter et iden­ti­fier, de figer le vivant, et à l’horizon, de pous­ser pour y échap­per à vou­loir s’éjecter de la scène.
Or « N’oublions pas que Freud, nous dit Éric Zuliani12)Zuliani É., « La parole en ins­ti­tu­tion », op. cit., pour nom­mer l’inconscient, outre sa méta­phore de l’appareil optique, parle de l’Autre scène. Mais c’est dans son sémi­naire L’angoisse que l’on peut sai­sir ce qu’est cette scène quand Lacan exa­mine jus­te­ment les notions d’inhibition et de pas­sage à l’acte dans son sémi­naire. On peut dire qu’il les consi­dère comme des phé­no­mènes de frange qui lui per­mettent de faire appa­raître cette scène par ses bords. »

La boîte à agal­ma
Inviter ces jeunes à prendre la parole dans l’espace de la conver­sa­tion, en pre­nant le risque de l’énonciation, des tré­bu­che­ments, a pour effet d’ouvrir à cette Autre scène et à son mys­tère. Et cette Autre scène se met à briller : des sens inaper­çus sur­prennent (ain­si les effets secon­daires de la parole), ils prennent goût à s’aventurer dans un autre rap­port de la parole et du lan­gage, et dou­ce­ment, s’éloignent des phé­no­mènes de frange, dont la vio­lence sonne l’alarme juste avant le pas­sage à l’acte.
Ils se sentent invi­tés à sou­le­ver ce masque figé de l’image, et cette invi­ta­tion se fait avec eux, avec leurs mots, avec ce qui s’est signi­fian­ti­sé.

Dans l’après-coup de nos rendez-vous, cer­tains ado­les­cents nous ont dit avoir pu par­ler de façon dif­fé­rente, « pas comme avec les parents, ni avec les profs » et que ça pou­vait « empê­cher l’acte ». Une jouis­sance auto­ri­sée est pas­sée par la parole et non plus seule­ment par l’agir du corps. Parler a dit une jeune élève « m’a fait prendre conscience que l’autre peut être tou­ché par ce que je dis. » Un autre ponc­tue, « fina­le­ment, il fau­drait s’excuser avant ».

Les ensei­gnantes qui étaient pré­sentes nous ont dit « n’avoir jamais enten­du leurs élèves de cette façon ». Ce qui fai­sait symp­tôme de part et d’autre dans l’institution et pour les enca­drants et pour les élèves, comme les deux ailes atta­chés à un même corps, devait être sous­trait à l’épinglage d’une réso­lu­tion trop hâtive pour conti­nuer à battre en fai­sant cha­toyer le mys­tère de l’inconscient dans la parole, briller son agal­ma.

Une forme de trans­fert s’est ins­tal­lée ouverte par ces conver­sa­tions, par cette pra­tique de la parole inédite. « Parler le même lan­gage, ce n’est pas par­ler la langue de tous, écrit Clotilde Leguil, […] c’est avoir la chance de ren­con­trer un Autre qui fait une place par­ti­cu­lière à votre façon de dire à vous. Cette ren­contre est ce que Freud a appe­lé le trans­fert. […] Lorsqu’il est asphyxié, le « Je » va ain­si trou­ver à renaître dans cet espace hors du com­mun, au sein duquel le juge­ment de l’Autre, les normes, les pré­ju­gés, les a prio­ri, les com­men­taires, les like et don’t like, les invec­tives, les reproches, les agres­sions n’existent plus. »

C’est bien d’une forme de trans­fert qu’il s’agit, dont nous sommes aujourd’hui res­pon­sables pour conti­nuer de sou­le­ver le masque de l’image de nos écrans et faire entre­voir sous ce masque, la boîte à agal­ma.

Ariane Chottin
Paris — avril 2019

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Références   [ + ]

1.Miller J.-A., « L’image Reine », Conférence pro­non­cée au Brésil en 1995, lors de la 5e ren­contre du Champ freu­dien, in La Cause du Désir, n° 94, octobre 2016.
2.Lacan J., Le Séminaire, livre I, Les écrits tech­niques de Freud, Le Seuil, Paris, 1975, p. 197.
3.Zuliani É., « La parole en ins­ti­tu­tion », Le Courtil en ligne, juin 2018.
4.Je reprends ici le tra­vail mené dans une classe de sixième par Sonia Pent et moi-même au cours de l’an­née sco­laire 2017–2018.
5.Patino B., La civi­li­sa­tion du pois­son rouge — Petit trai­té sur le mar­ché de l’at­ten­tion, Grasset, Paris, 2019.
6.Miller J.-A., … du nou­veau ! Introduction au Séminaire V de Lacan, coll. rue Huysmans, édi­tée par l’ECF, Paris, 2000.
7.Lacadée P., Actes de la jour­née d’é­tude et d’é­changes de parADOxes, La fabrique, 7 décembre 2017, p. 96.
8.Leguil C., «Je » une tra­ver­sée des iden­ti­tés, op. cit. p. 108.
9.Miller J.-A., La Cause freu­dienne, n° 68, Le Seuil, Paris, 2008, p. 94.
10.Arasse D., Le Détail : Pour une his­toire rap­pro­chée de la pein­ture, Champs arts, Flammarion, Paris, 1996, p. 296.
11.Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, Seuil, Paris, 1975, p. 125.
12.Zuliani É., « La parole en ins­ti­tu­tion », op. cit.